Depuis plus de quarante ans, Bartabas incarne une figure incontournable du théâtre équestre, avec une œuvre qui mêle la puissance suggestive du cheval à une poésie visuelle hors du commun. Pourtant, avec la création scénique des « Cantiques du corbeau », le maître de la compagnie Zingaro révèle une facette nouvelle, empreinte d’une audace littéraire et sensorielle qui détourne le regard traditionnel porté sur l’art équestre. Ce spectacle vivant, accueilli au Théâtre Zingaro au Fort d’Aubervilliers, marque un tournant profond dans la mise en scène où le texte, la musique, et les images poétiques prennent une place majeure, remettant en cause les canons du spectacle équestre habituel. En cette période où le public cherche toujours plus d’engagement et de profondeur, Bartabas propose un voyage atypique, une immersion dans un récit mythique frappé par la nostalgie, le mystère et une approche radicale de la présence animale sur scène.
Une renaissance spectaculaire au Théâtre Zingaro : revisiter le spectacle vivant équestre
Depuis sa création, le Théâtre Zingaro s’est imposé comme un lieu unique, ancré dans un univers circassien et poétique sans précédent. Bartabas a su y installer une atmosphère singulière, où le temps semble suspendu, bercé par les parfums des écuries, les rumeurs des chevaux et les chants enchantés qui résonnent aux murs. Avec « Les Cantiques du corbeau », cette alchimie s’approfondit, offrant non seulement une continuité artistique mais également une révolution des formes. Le public, habituellement conquis par les prouesses des chevaux et des cavaliers, se trouve ici invité à une expérience sensorielle inédite, convié à écouter un texte foisonnant de poésie et à s’imprégner d’une ambiance musicale envoûtante créée par le gamelan indonésien Pantcha Indra.
Ce spectacle ne ressemble en rien aux performances classiques où les équidés dominent la scène par leurs prouesses acrobatiques. Bartabas modifie profondément la relation entre l’homme, le cheval et l’espace scénique. La présence des chevaux devient minimale, presque fugace, plus proche d’une apparition artistique que d’un exploit technique. Cette nouvelle approche traduit une volonté de réinventer la compagnie équestre au prisme de la spiritualité et de la méditation, éloignée de la simple démonstration physique. Il s’agit pour Bartabas de transcender le spectacle pour renouer avec une forme d’émerveillement où le regard et l’esprit sont mis à l’épreuve.
Cette démarche trouve un écho dans l’actualité du spectacle vivant où l’innovation théâtrale est sans cesse recherchée. L’ambition de Bartabas, en délaissant partiellement le cavalier et son cheval dans un rôle central, est une invitation à repenser ce que signifie un théâtre d’ombres et de lumières, où la suggestion supplante le spectaculaire. L’artiste convoque la mémoire des mythes fondateurs, aux confins du rêve, avec une mise en scène épurée mais puissante – une forme d’épure qui évoque, comme un écho, les énigmes des origines humaines. Cette orientation influence directement la manière dont le public perçoit les arts équestres, en les ouvrant vers d’autres disciplines artistiques et narratives.

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« Les Cantiques du corbeau » : œuvre poétique et récit fantasmagorique des origines
Bartabas ne cache pas la profondeur et la complexité de son projet artistique autour des « Cantiques du corbeau ». Cette œuvre, initialement publiée en 2022 chez Gallimard, se compose de vingt-deux chants, autant de poèmes qui dépeignent un récit fantasmatique des origines de l’humanité. La transformation de ce recueil en spectacle scénique constitue une démarche novatrice, où la verbalisation et la musicalité des textes prennent le dessus sur la simple gestuelle corporelle. Chaque chant est un cristal d’expression, un souffle qui cherche à capturer le mystère primordial.
Cette succession de chants s’appuie sur un balancement entre le solennel et le mystique, qui invite le spectateur à une écoute profonde, loin du divertissement conventionnel. Le spectacle mise sur la puissance évocatrice des mots, prononcés par des récitants qui insufflent vie et matière aux vers, tandis que le gamelan offre une palette sonore unique, oscillant entre résonances balinaises et javanaises. Cette alliance souligne l’universalité du propos et donne une dimension presque sacrée à la mise en scène. C’est une immersion dans un univers intemporel, suggérant l’émergence de la conscience humaine et la relation primordiale entre l’homme et la nature.
Choisir cette intrigue poétique pour un spectacle équestre peut sembler paradoxal à première vue, tant on imagine habituellement les chevaux en tant qu’acteurs principaux d’un art vivant spectaculaire. Pourtant, Bartabas repense l’animal non pas comme un simple acrobate mais comme un vecteur d’émotions et de visions artistiques. Plutôt que d’éblouir par des prouesses techniques, le cheval devient un élément symbolique, presque fantomatique qui renforce le climat de mystère et de poésie. Cette conception renouvelle profondément l’art équestre en s’orientant vers un registre plus méditatif, un espace où l’homme et le cheval dialoguent dans la nuance et le silence.
On note ainsi une progression nette vers une forme de théâtre qui se construit autour de la parole et du son, où la scénographie s’efface devant la puissance d’un geste poétique. Ce changement impacte également la manière dont la compagnie équestre évoque ses anciennes thématiques, se détachant de la dynamique d’exil et de mouvement pour s’attacher à une quête existentielle et métaphysique – une innovation théâtrale remarquable dans le paysage culturel contemporain.
L’audace d’une mise en scène minimaliste et sensorielle
La mise en scène de « Les Cantiques du corbeau » opère donc un renversement complet du paradigme traditionnel du théâtre équestre. Bartabas, s’inscrivant dans une démarche de création scénique audacieuse, refuse l’usage excessif d’artifices technologiques. Il place la pureté sensorielle et la simplicité au cœur de sa conception. Le spectateur est invité, dans un cercle intime autour de la scène, à vivre un moment suspendu, accompagné par des petites attentions comme du vin chaud et des biscuits, qui renforcent la convivialité. La présence chaleureuse des grooms à l’allure pittoresque, avec leurs longues barbes blanches, participe à cette atmosphère hors du temps et profondément humaine.
Ce choix chorégraphique repose sur l’idée que chaque apparition du cheval et du cavalier doit se détacher des clichés classiques. Il ne s’agit plus d’exploits techniques mais de gestes plastiques, d’images qui interpellent le regard et l’esprit, comme si le cheval se transformait en une vision fugace, poétique, presque mystique. Cette refonte du rôle équestre est une véritable invitation à regarder autrement, à percevoir l’animal dans un rapport plus subtil, moins spectaculaire mais plus chargé de sens.
Cette approche minimaliste trouve un écho particulier dans l’art contemporain, où la suggestion et la lenteur permettent de renouer avec une expérience intérieure, sensible et immersive. Le spectacle demande ainsi un engagement intellectuel et émotionnel, privilégiant une écoute attentive et une réceptivité accrue aux textures sonores et aux mots. C’est un pari risqué qui peut dérouter un public habitué aux codes de la représentation mais qui, au fil du spectacle, installe une émotion singulière, parfois teintée de mélancolie, d’amour ou de mystère.
Bartabas se présente ainsi comme un poète du mouvement et du silence, cherchant constamment à repousser les frontières du théâtre équestre traditionnel. Le nouveau cycle amorcé avec « Les Cantiques du corbeau » illustre cette quête incessante, par laquelle il interroge le rapport entre l’être humain, la nature et la mémoire ancestrale dans un cadre scénique renouvelé.
Impact et résonances culturelles du spectacle « Les Cantiques du corbeau »
En plaçant la littérature au cœur de son théâtre équestre, Bartabas raconte une histoire qui s’inscrit dans une perspective large où la création scénique dialogue avec des problématiques universelles. Le spectacle interpelle autant les amateurs de chevaux que les passionnés de poésie, d’ethnologie ou même d’anthropologie. Il inscrit la compagnie Zingaro dans une dynamique d’innovation tout en prolongeant l’histoire de l’art équestre, en particulier en région Île-de-France où la rencontre entre traditions et modernité est un enjeu constant.
L’approche radicale de Bartabas peut sembler déconcertante, surtout quand une partie du public attend des scènes spectaculaires à la manière des grandes courses hippiques ou des démonstrations techniques plus conventionnelles qu’on peut découvrir à l’hippodrome de Chantilly ou encore dans les compétitions internationales. Pourtant, cette rupture permet d’élargir l’horizon du spectacle vivant et de contribuer à la vitalité culturelle régionale autour du cheval.
Le choix d’axer la création sur un texte puissant, associé à une musique traditionnelle indonésienne et des images poétiques, fait écho à différents courants récents qui cherchent à renouveler la place de l’animal dans la culture. Il rappelle aussi les grandes figures de la pédagogie et de l’esthétique équestre, en s’interrogeant sur la symbolique du cheval à travers les âges et sur son rapport avec l’homme à l’époque contemporaine. Ce questionnement rejoint des thématiques que l’on retrouve dans d’autres domaines artistiques comme le cinéma, où des personnalités telles que Robert Redford ont exploré les émotions complexes liées au cheval.Plus d’informations sur cet aspect du cinéma équestre ici.
En définitive, « Les Cantiques du corbeau » déploient une nouvelle forme de théâtre équestre, à la fois humble et ambitieuse, qui pose les bases d’une évolution majeure pour la compagnie Zingaro. Ce spectacle reste accessible jusqu’au 31 décembre et promet de nourrir les esprits en quête d’un art qui dépasse la simple représentation pour atteindre l’essence même du vivant, dans un dialogue intemporel entre l’homme, le cheval et le récit.










