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Camions, logistique, chevaux transportés : le coût carbone caché des grands concours hippiques

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Ce week-end, le Champ-de-Mars accueille l’élite mondiale du saut d’obstacles au pied de la Tour Eiffel. Derrière le spectacle, une question que le milieu équestre pose rarement : combien ça coûte au climat ?

Du 19 au 21 juin 2026, la place Joffre se transforme en arène. Pour sa 12e édition, le Longines Paris Eiffel Jumping réunit les meilleurs cavaliers et chevaux du monde sur des épreuves CSI 5* et CSI 1*, gratuites et ouvertes à tous, face à la Dame de Fer. C’est l’une des étapes les plus médiatiques du Longines Global Champions Tour, le circuit le plus prestigieux de la discipline.

Le décor est parfait : élégance, patrimoine, art de vivre à la française. Mais il y a une ironie que personne, dans l’écosystème équestre, n’a vraiment envie de nommer. La capitale qui accueille et co-promeut cet événement est aussi celle qui a fait de la sortie de la voiture le cœur de sa politique urbaine depuis plus de dix ans : zones à faibles émissions, suppression de places de stationnement, réduction de la place de l’automobile au profit du vélo et du piéton. Une ville qui chasse le moteur thermique célèbre, le temps d’un week-end, l’un des sports les plus dépendants du camion et de l’avion qui soient.

Ce n’est pas un procès. C’est une contradiction qui mérite d’être regardée en face, chiffres à l’appui.

Le transport, premier poste d’émissions du cheval de sport

On imagine volontiers que l’empreinte d’un cheval, c’est d’abord son alimentation et son entretien. C’est faux. La recherche la plus récente sur le sujet est formelle : ce qui pèse le plus lourd, c’est le déplacement.

Une étude menée par l’université de Wageningen (Pays-Bas) à la demande de la Fédération équestre européenne a développé un modèle d’émissions pour les chevaux de compétition, baptisé Hoofprint. Ses conclusions sont nettes. L’empreinte de base d’un cheval de saut, alimentation, élevage, gestion du fumier, entraînement, se situe entre 4 158 et 4 651 kg de CO2 équivalent par an. C’est déjà l’équivalent de plusieurs vols long-courriers.

Mais dès qu’on ajoute le transport vers les compétitions, l’addition explose. Selon le mode utilisé, le déplacement ajoute entre 1 664 kg de CO2e par cheval et par an (camion uniquement) et 68 528 kg de CO2e lorsqu’on intègre les vols intercontinentaux. Autrement dit : un cheval qui voyage en avion pour suivre un circuit mondial peut afficher une empreinte annuelle quinze fois supérieure à celle d’un cheval qui reste sur ses terres.

Ces chiffres restent des estimations issues d’un premier modèle, la mesure de l’impact environnemental du cheval de sport est une science encore jeune. Mais l’ordre de grandeur, lui, ne fait pas débat dans la communauté scientifique : le transport, et particulièrement l’avion, est le facteur déterminant.

Un circuit pensé pour traverser les continents

C’est là que le cas du Global Champions Tour devient emblématique, au point que les chercheurs de Wageningen l’ont eux-mêmes choisi comme cas d’étude pour modéliser le scénario camion plus vols intercontinentaux.

La saison 2026 du circuit, c’est dix-sept étapes réparties sur quatre continents. Le coup d’envoi est donné à Doha début mars. Suivent, entre autres, une première historique au pied des pyramides du Caire, Mexico, Shanghai, Madrid, Miami, Monaco, Paris, et une finale au Moyen-Orient. Asie, Europe, Amériques, Moyen-Orient : les meilleurs binômes cavalier-cheval enchaînent ces destinations sur quelques mois.

Or les chevaux ne nagent pas d’un continent à l’autre. Ils voyagent dans des avions-cargos spécialement aménagés, dans des stalles pressurisées, avec leur propre logistique de soins. Chaque rotation intercontinentale est une dépense carbone considérable, multipliée par le nombre d’animaux engagés, leurs grooms, le staff, le matériel.

L’étape parisienne, prise isolément, semble vertueuse : elle est en Europe, accessible en camion depuis une bonne partie du peloton. Mais elle n’a de sens que comme maillon d’une chaîne mondiale dont la logique même est de faire tourner les mêmes chevaux autour de la planète.

Sur place : camions, infrastructures éphémères, public

Au-delà des vols, un grand concours hippique, c’est une petite ville logistique montée puis démontée en quelques jours.

Le transport routier des chevaux repose sur des semi-remorques dont la consommation se situe autour de 8 à 15 miles par gallon, soit grossièrement entre 16 et 30 litres aux 100 km. Un événement de saut d’obstacles de niveau international peut rassembler de l’ordre de 150 chevaux, acheminés par convois de quelques têtes à la fois depuis toute l’Europe. À cela s’ajoutent les infrastructures éphémères : tribunes, boxes temporaires, sol de compétition (le sable et les matériaux de piste sont importés puis évacués), groupes électrogènes, espaces VIP et hospitalité gastronomique.

Et il y a le public. Le Paris Eiffel Jumping attire chaque année plusieurs dizaines de milliers de visiteurs. Dans la plupart des grands événements sportifs, le déplacement des spectateurs constitue le premier poste d’émissions, devant l’organisation elle-même. Gratuit et au cœur de Paris, l’événement bénéficie ici d’un atout réel, un public majoritairement francilien, accessible en transports en commun. C’est l’un des rares points où la localisation parisienne joue clairement en faveur du climat.

Ce que répondent les défenseurs du sport

Il serait malhonnête de présenter le milieu équestre comme aveugle à ces enjeux. La discipline a commencé à se saisir du sujet.

La Fédération équestre internationale a publié dès 2014 un guide de durabilité destiné aux organisateurs d’événements, centré sur la mesure et la gestion des données, premier pas indispensable pour identifier les leviers de réduction. La FEI est par ailleurs signataire du cadre Sports for Climate Action des Nations unies. Côté outils, des calculateurs carbone équins voient le jour, fruit de collaborations entre instituts spécialisés.

Les défenseurs avancent aussi un argument propre à l’équitation : c’est le seul sport olympique impliquant un animal, un animal qui vit dehors, au contact de la nature, et dont le bien-être suppose des espaces préservés. La filière entretient des prairies, des écosystèmes, un savoir-faire rural. Réduire le cheval de sport à son bilan carbone, disent-ils, c’est ignorer tout ce qu’il fait vivre.

Ces arguments sont recevables. Ils ne suppriment pas la contradiction de fond : un circuit dont le modèle économique repose sur le déplacement intercontinental permanent de chevaux ne peut pas, en l’état, se présenter comme un modèle écologique.

La vraie question n’est pas d’interdire, mais de nommer le coût

Personne de sérieux ne propose de supprimer le Paris Eiffel Jumping, ni d’interdire le saut d’obstacles. Ce serait absurde, et injuste pour une filière qui fait vivre des territoires.

La question est ailleurs. Une grande ville peut-elle afficher une ambition climatique forte et, dans le même mouvement, mettre en vitrine un sport dont la logistique mondiale est l’une des plus carbonées du paysage sportif, sans jamais mettre les deux récits face à face ?

La réponse honnête n’est pas dans l’interdiction. Elle est dans la transparence et la cohérence. Publier le bilan carbone réel de chaque étape. Valoriser les circuits régionaux qui limitent les vols. Distinguer clairement, dans la communication, l’épreuve européenne accessible en camion du grand tour intercontinental. Et accepter que gratuit et grand public ne veut pas dire neutre.

Le saut d’obstacles au pied de la Tour Eiffel restera l’un des plus beaux spectacles que Paris offre en juin. On peut l’aimer sans fermer les yeux sur ce qu’il transporte avec lui.

Sources

Article d’analyse. Les chiffres cités sont des estimations issues de travaux scientifiques en cours sur l’empreinte environnementale du cheval de sport.

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