Au début du XXe siècle, alors que la peinture fait voler en éclats ses propres règles, le cheval, motif millénaire de l’art occidental, se retrouve fragmenté, géométrisé, mécanisé. Retour sur la rencontre improbable entre la plus noble des montures et la plus radicale des avant-gardes, et sur la longue lignée de peintres qui, pour mieux saisir le cheval, avaient d’abord appris à le monter.
Le Cheval Majeur, chef-d’oeuvre cubiste méconnu

En 1914, un sculpteur français modèle un premier plâtre de quarante-quatre centimètres et lui donne un titre à la hauteur de son ambition : Le Cheval Majeur. Raymond Duchamp-Villon, frère du peintre Jacques Villon et de l’iconoclaste Marcel Duchamp, n’est pas un inconnu : il appartient à la Section d’Or, ce groupe de cubistes français qui entendent s’émanciper du cubisme orthodoxe de Picasso et de Braque, jugé trop austère, trop brun, trop statique.
Son cheval n’a plus rien d’un animal de chair. C’est un hybride : moitié monture lancée au galop, moitié machine en marche. Les muscles deviennent bielles, l’encolure se fait piston, la puissance vitale se confond avec la force mécanique de son siècle naissant. On y voit aussi bien un cheval cabré qu’une locomotive ou un moteur. Duchamp-Villon rêvait d’un agrandissement monumental en acier, qui aurait rendu l’aspect industriel plus évident encore, mais la Première Guerre mondiale l’emporte en 1918, à quarante et un ans. Ce sont ses frères artistes qui réaliseront le projet après sa mort. Aujourd’hui, des tirages en bronze de cette oeuvre figurent dans les plus grands musées, du Centre Pompidou au Museum of Fine Arts de Houston.
Outil gratuit EquiriderGénérateur de nom (lettre Q)Le nom parfait pour votre poulain, conforme SIRE.Générer →Le cri du cheval de Guernica
Vingt-trois ans plus tard, c’est Picasso lui-même qui place un cheval au centre absolu de son oeuvre la plus célèbre. Dans Guernica (1937), au milieu du chaos du bombardement, un cheval hurle, la bouche béante, la langue dressée comme une lame. Cet animal éventré, déchiqueté par les angles et les aplats de gris, est sans doute le cheval le plus célèbre de tout l’art moderne. Chez Picasso, la bête n’est plus décorative : elle devient le symbole déchirant de la souffrance des innocents.
Du Cheval Majeur à Guernica, l’avant-garde a fait du cheval bien plus qu’un sujet : un terrain d’expérimentation où décomposer le mouvement, la matière et l’émotion.
Mais peindre le cheval, c’est d’abord le connaître
Avant que les modernes ne le déconstruisent, le cheval avait nourri des générations de peintres qui, eux, le côtoyaient en chair, en sueur et en danger. Car il est une vérité que tout cavalier connaît : on ne représente bien que ce que l’on a vraiment fréquenté. Les plus grands peintres équestres de l’histoire ne furent pas seulement des observateurs, ils furent des hommes et des femmes de cheval.
Géricault, le peintre-cavalier foudroyé

Théodore Géricault (1791-1824) tombe amoureux des chevaux dès l’enfance, dans le bocage normand. Il se forme d’abord chez un peintre de chevaux, Carle Vernet, et passe des heures dans les écuries à dessiner les croupes et les encolures. Cavalier brillant, il étudie l’anatomie équine de la tête à la croupe, s’appuyant même sur les planches du grand anatomiste anglais George Stubbs. Mais sa passion finit par le tuer : c’est à la suite de plusieurs chutes de cheval que Géricault s’éteint, à seulement trente-deux ans. Une vie courte, des centaines de dessins et d’esquisses, et une obsession équine portée jusqu’au tragique.
Rosa Bonheur, en selle à Fontainebleau

Lorsqu’elle expose Le Marché aux chevaux au Salon de 1853, Rosa Bonheur (1822-1899) a trente et un ans, et le triomphe est immédiat. La critique salue une science de la forme et du mouvement que l’on n’avait plus vue depuis Géricault. Mais le secret de Rosa Bonheur ne tient pas qu’au pinceau. En dehors de son atelier, c’est une cavalière accomplie, qui parcourt la forêt de Fontainebleau (en pantalon, ce qui faisait scandale à l’époque) pour observer les chevaux au plus près. Pour peindre la vie, elle vivait au milieu de ses modèles.
George Stubbs, le peintre du cheval

De l’autre côté de la Manche, l’Anglais George Stubbs est considéré comme l’un des plus grands connaisseurs du cheval de toute l’histoire de l’art. Sa méthode : la dissection. Pour comprendre l’animal de l’intérieur, il décortique son anatomie pendant des mois, avant d’en restituer sur la toile une vérité que personne n’avait atteinte. Ses portraits équestres, d’une précision saisissante, serviront de référence à des générations d’artistes, Géricault le premier.
Du scalpel au cubisme, une même obsession
Voilà toute la beauté du paradoxe. Entre George Stubbs disséquant un cheval pour en percer le mystère et Raymond Duchamp-Villon le transformant en machine d’acier, deux siècles et tous les codes de la peinture séparent les deux hommes. Et pourtant, c’est la même fascination qui les anime : celle d’un animal dont la puissance, la grâce et le mouvement résistent à toute capture définitive.
Le cheval aura traversé tous les mouvements, réalisme, romantisme, cubisme, futurisme, sans jamais cesser d’être une muse. Peut-être parce qu’il incarne, mieux qu’aucun autre sujet, ce que l’art cherche sans relâche : la vie en mouvement. Une grâce que l’on retrouve, aujourd’hui encore, chez une race comme le frison, dont la robe noire et l’allure cabrée ont inspiré tant de peintres, et que l’on peut découvrir parmi toutes les races de chevaux.
Le cheval cubiste, notre galerie à épingler
Notre série cubiste originale du cheval, entre fragmentation géométrique et machine futuriste. Épinglez vos préférées et suivez Equirider sur Pinterest pour ne rien manquer de nos créations équestres.
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