
Guillaume le Conquérant blessé par son cheval à Mantes : pourquoi son corps a éclaté à Caen
Été 1087. Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie, chevauche dans les rues de Mantes, une ville qu’il vient d’incendier. Son cheval fait un écart au milieu des braises, et le roi, très corpulent, est projeté contre le pommeau de sa selle. Il en meurt quelques semaines plus tard à Rouen. Ses funérailles à Caen tournent au désastre : un incendie, un homme qui réclame le terrain de la tombe, et un corps trop gros pour son sarcophage, qui éclate quand on l’y force. Voici le récit, tel que les chroniqueurs l’ont laissé, et ce qu’on peut en vérifier.
Hastings, 14 octobre 1066 : trois chevaux tués sous Guillaume le Conquérant
Avant d’être blessé par un cheval, Guillaume a gagné un royaume à cheval. Le 14 octobre 1066, sur la colline de Hastings, la cavalerie normande charge à plusieurs reprises le mur de boucliers des Anglais du roi Harold. Son chapelain et biographe, Guillaume de Poitiers, écrit que le duc eut trois chevaux tués sous lui pendant la bataille, et qu’il remonta chaque fois pour reprendre le combat.
La Tapisserie de Bayeux montre une autre scène célèbre : au plus fort de la mêlée, le bruit court que le duc est mort. Guillaume relève son casque pour que ses cavaliers voient son visage, et la débandade s’arrête. La bataille se termine le soir même par la mort d’Harold. Le 14 octobre 2026, cela fera 960 ans.
Comment Guillaume le Conquérant a fait traverser la Manche à ses chevaux
Une armée de chevaliers sans chevaux ne vaut rien. Pour envahir l’Angleterre, Guillaume a donc dû faire passer la Manche à ses montures, sur des navires construits pendant l’été 1066. La Tapisserie de Bayeux en garde la trace : on y voit les chevaux debout dans les bateaux, puis débarqués sur la plage de Pevensey, où la flotte touche terre le 28 septembre 1066.
Combien étaient-ils ? Aucun document de l’époque ne donne de chiffre fiable. Les historiens militaires avancent des estimations de quelques milliers de chevaux, ce qui suppose des bateaux adaptés, du fourrage, de l’eau douce et des hommes pour calmer les animaux pendant la traversée. C’est l’une des premières grandes opérations de transport de chevaux par mer dont on ait une image.

1087 : le ventre de Guillaume le Conquérant et la chevauchée sur Mantes
Vingt ans plus tard, Guillaume a près de soixante ans et il a beaucoup grossi. Le chroniqueur Orderic Vital le décrit très corpulent, le ventre débordant sur l’avant de la selle. Il se dispute avec le roi de France Philippe Ier pour le Vexin, la marche entre la Normandie et le domaine royal.
D’après Guillaume de Malmesbury, Philippe se serait moqué de lui : le roi d’Angleterre, alité à Rouen, serait « en couches ». Guillaume aurait répondu qu’il viendrait faire ses relevailles à Paris en allumant cent mille chandelles. La riposte vient à cheval, à la fin de l’été 1087 : il entre dans le Vexin français et met le feu à Mantes, églises comprises.
Mantes en flammes : l’écart du cheval de Guillaume et le pommeau de selle
C’est là que tout bascule. Orderic Vital donne deux versions sans trancher : le roi s’est approché trop près de la chaleur de la ville en feu, ou son cheval a sauté un fossé. La tradition a retenu une image plus précise, celle d’un cheval qui pose le pied sur une poutre encore rouge et fait un écart brusque. Dans les deux cas, le résultat est le même : Guillaume est projeté vers l’avant, et son ventre heurte violemment le pommeau de la selle.
Le choc provoque une lésion interne, qu’Orderic décrit comme une rupture des entrailles. Les médecins de l’époque ne peuvent rien. On ramène le roi à Rouen, puis, comme le bruit de la ville l’incommode, au prieuré de Saint-Gervais, sur une hauteur à l’ouest de la cité. D’autres chroniqueurs parlent plutôt de chaleur et d’épuisement : la cause exacte reste discutée, mais tous situent le début de la fin à Mantes.
La mort de Guillaume le Conquérant à Rouen : le corps du roi laissé presque nu
Guillaume meurt au matin du 9 septembre 1087, après plusieurs semaines d’agonie. Ce qui suit est raconté par Orderic Vital avec une précision cruelle. Les grands du royaume partent aussitôt protéger leurs terres. Les serviteurs se jettent sur les armes, la vaisselle, les vêtements et le linge royal, et s’enfuient. Le corps de l’homme qui a conquis l’Angleterre reste presque nu sur le sol de la chambre.
Personne de sa famille ne s’en charge. C’est un simple chevalier du pays, Herluin, qui paie de sa poche l’embaumement et le transport. Le corps descend la Seine en bateau jusqu’à l’embouchure, puis gagne Caen par la route, où Guillaume a demandé à être enterré.
Caen, abbaye aux Hommes : pourquoi le corps de Guillaume le Conquérant a éclaté
Guillaume avait fondé l’abbaye Saint-Étienne de Caen, l’abbaye aux Hommes, vers le milieu des années 1060. C’est là que l’attend la tombe. Le cortège n’est pas encore arrivé qu’un incendie se déclare dans la ville : les moines venus à sa rencontre repartent éteindre le feu, qui détruit une grande partie de Caen.
Pendant la messe, un bourgeois nommé Ascelin, fils d’Arthur, se lève et interrompt l’office : le terrain où l’on va creuser la tombe appartenait à son père, et Guillaume l’a pris de force pour bâtir l’église. Les témoins confirment. On lui verse sur-le-champ soixante sous pour la seule place de la sépulture, avec la promesse de payer le reste.
Vient enfin la mise au tombeau. Le sarcophage de pierre a été taillé trop court, et le corps, gonflé par plusieurs jours de route en fin d’été, n’y entre pas. Les porteurs forcent. Le ventre éclate. Orderic écrit qu’une puanteur insupportable envahit l’église, que l’encens n’y suffit pas, et que les prêtres expédient la cérémonie avant de s’enfuir.

Il ne reste qu’un fémur : la tombe de Guillaume le Conquérant à Caen
Le roi n’a pas eu plus de paix après. En 1522, la tombe est ouverte sur ordre venu de Rome ; on trouve le corps encore entier, et un portrait en est tiré. Quarante ans plus tard, en 1562, pendant les guerres de Religion, des protestants saccagent l’abbaye et dispersent les ossements. Un seul os est sauvé : un fémur.
La tombe souffre encore à la Révolution. La dalle que l’on voit aujourd’hui dans le chœur de l’abbatiale, à Caen, ne recouvre plus que ce fémur. Le conquérant de l’Angleterre, trois fois démonté à Hastings sans une égratignure, aura été tué par un écart de son propre cheval, puis réduit à un os.
Pommeau de selle : ce que l’accident de Guillaume dit de la selle de cheval médiévale
L’accident de Mantes s’explique en partie par le matériel. Les selles de guerre du XIe siècle, celles qu’on voit sur la Tapisserie de Bayeux, ont un arçon haut à l’avant et un troussequin relevé à l’arrière. Elles calent le cavalier pour encaisser le choc d’une charge à la lance. Le revers est connu : quand le cheval pile ou fait un écart, le cavalier part vers l’avant et rencontre une pièce de bois dur à hauteur du ventre.
Les selles d’équitation actuelles ont des arcades basses et des formes pensées pour libérer le cavalier, pas pour l’enfermer. Pour comprendre comment se choisit aujourd’hui une selle selon la discipline et la morphologie du cheval, voyez notre guide de la selle de cheval : comment la choisir et à quel prix.
Guillaume le Conquérant et le cheval normand, 960 ans après Hastings
La Normandie reste une grande terre de chevaux. Cette semaine, le Calvados fête le cheval dans plusieurs villes, dont Caen, à quelques rues de l’abbaye où repose ce qui reste du roi : le programme est dans notre article sur les Equidays 2026 dans le Calvados.
Guillaume n’est pas le seul conquérant à qui un cheval a coûté la vie. Le plus ancien récit de la mort de Gengis Khan commence lui aussi par une chute : Gengis Khan et la chute de cheval de 1227. Et pour un cheval de guerre qui, à l’inverse, a fini sa vie couvert d’honneurs, lisez l’histoire de Copenhagen, le cheval de Wellington à Waterloo.
Établi : la bataille de Hastings le 14 octobre 1066 ; l’incendie de Mantes en 1087 ; la mort de Guillaume à Rouen le 9 septembre 1087 ; l’inhumation à Saint-Étienne de Caen ; la profanation de 1562 ; la tombe actuelle qui ne contient plus qu’un fémur.
Selon les chroniqueurs : les trois chevaux tués sous lui à Hastings (Guillaume de Poitiers) ; la blessure contre le pommeau, le corps abandonné, Herluin, Ascelin et ses soixante sous, le corps qui éclate (Orderic Vital, qui écrit une cinquantaine d’années après) ; la moquerie de Philippe Ier (Guillaume de Malmesbury).
Discuté : la cause exacte de la blessure (écart sur une braise, saut d’un fossé, ou chaleur et épuisement selon d’autres textes) et le nombre de chevaux transportés en 1066, qui n’est qu’estimé.
Sources du récit sur Guillaume le Conquérant et son cheval
Orderic Vital, Histoire ecclésiastique, livre VII ; Guillaume de Poitiers, Gesta Guillelmi (Hastings) ; Guillaume de Malmesbury, Gesta regum Anglorum ; la Tapisserie de Bayeux (Bayeux Museum) ; l’abbaye aux Hommes de Caen, notice historique de la tombe de Guillaume le Conquérant.
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