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À dix jours de la fin de la guerre, Américains et Allemands se sont alliés pour sauver des chevaux

À dix jours de la fin de la guerre, Américains et Allemands se sont alliés pour sauver des chevaux

Par Léa · 7 août 2026 ·Le monde du cheval

Le 28 avril 1945, alors que la guerre en Europe n’a plus que dix jours à vivre, un escadron de cavalerie américain reçoit l’ordre de franchir les lignes ennemies. Objectif : un haras perdu en Bohême, à une trentaine de kilomètres à l’est du front. Pas un dépôt de munitions, pas un état-major. Des juments et des poulains. Quelques heures plus tard, des soldats allemands se battront aux côtés des Américains pour défendre ces chevaux. Cette opération porte un nom, Cowboy, et elle a sauvé une race entière.

Un raid derrière les lignes pour un haras de chevaux

Le lieu s’appelle Hostau, aujourd’hui Hostouň, en République tchèque. Au printemps 1945, c’est un haras militaire allemand qui abrite le stock reproducteur rassemblé par le Reich pendant la guerre : des juments lipizzanes venues du haras autrichien de Piber, des pur-sang arabes saisis en Pologne, des chevaux de trait, des poulinières pleines et des poulains de l’année.

Le front américain est à l’ouest, l’Armée rouge progresse à l’est, et le haras se trouve exactement entre les deux, dans une zone que les Américains savent devoir céder aux Soviétiques une fois les combats terminés. Personne ne sait ce que deviendront ces chevaux, dans un pays affamé et au milieu d’une armée en déroute.

Le colonel Charles Hancock Reed, qui commande le 2nd Cavalry Group de la 3e armée américaine, décide d’aller les chercher. Une force opérationnelle est montée : deux escadrons de reconnaissance sur automitrailleuses M8, des automoteurs d’appui, deux chars légers M24 Chaffee et une infanterie de couverture de 325 hommes, commandés par le major Robert P. Andrews puis par le capitaine Thomas M. Stewart. Reed écrira plus tard une phrase qui explique tout : ils en avaient assez de la mort et de la destruction, et voulaient faire quelque chose de bien.

Le renseignement est venu d’un officier allemand vaincu

L’histoire commence quelques jours plus tôt. Un officier de renseignement de la Luftwaffe, le lieutenant-colonel Walter Holters, se présente drapeau blanc au poste de commandement du 2nd Cavalry Group et se rend aux Américains. Il ne veut pas tomber aux mains des Soviétiques. Selon les récits publiés du côté américain, la conversation avec Reed dérive sur les chevaux, et l’Allemand sort des photographies : les lipizzans et les arabes sont là, à quelques dizaines de kilomètres, et personne ne sait quoi en faire.

Au haras, le commandant allemand, le lieutenant-colonel Hubert Rudofsky, et les vétérinaires qui l’entourent sont dans une situation impossible. Ils ne veulent pas voir leurs chevaux dispersés ni abattus. La reddition du haras est négociée. Quand la colonne américaine arrive le 28 avril, la garnison ne se bat pas contre elle.

La force opérationnelle libère au passage des prisonniers de guerre alliés retenus dans le secteur, britanniques, néo-zélandais, français, polonais et serbes. Un raid monté pour des chevaux aura aussi rendu la liberté à des hommes.

Pourquoi ces chevaux valaient une opération militaire

Un lipizzan n’est pas un cheval comme un autre, et ce n’est pas une affaire de sentiment. C’est l’une des plus anciennes races d’élevage organisé d’Europe. Le haras d’origine, Lipica, est fondé en 1580 par l’archiduc Charles II d’Autriche intérieure, sur un fonds de chevaux ibériques, ces chevaux andalous alors considérés comme les meilleures montures de guerre et de manège du continent, croisés ensuite avec des souches italiennes puis arabes.

Quatre siècles de sélection sur des lignées connues, pour un cheptel qui se comptait en centaines de têtes et non en milliers. Les officiers cavaliers l’ont compris immédiatement : si ces juments disparaissaient, ce n’était pas un troupeau qui se perdait mais une population entière, et avec elle le support vivant de l’École espagnole d’équitation de Vienne, gardienne d’une tradition de dressage classique ininterrompue depuis le XVIe siècle.

Les décomptes, eux, varient selon les sources, et c’est normal pour une opération improvisée en pleine débâcle. Certains récits, côté ordre de mission, parlent d’environ 250 juments à ramener. La presse américaine a retenu le chiffre de 375 lipizzans. Les comptes rendus militaires évoquent un ensemble d’environ 1 200 chevaux toutes races confondues, arabes et chevaux de trait inclus. Ces trois chiffres ne comptent pas la même chose : il faut les lire comme des ordres de grandeur, pas comme un inventaire.

Des Allemands ont défendu le haras aux côtés des Américains

C’est la partie de l’histoire qui paraît invraisemblable, et c’est pourtant la mieux attestée. Une fois le haras aux mains des Américains, l’infanterie Waffen-SS attaque la position à deux reprises. Les soldats allemands du haras, qui viennent de se rendre, demandent à prêter main-forte et se retrouvent à combattre du même côté que les Américains. Les historiens n’ont recensé que deux cas documentés, sur toute la Seconde Guerre mondiale, où des troupes américaines et allemandes ont combattu ensemble contre un ennemi commun. Hostau est l’un des deux.

Les combats des jours suivants sont réels et coûteux : les sources américaines font état de plusieurs tués et blessés dans leurs rangs, et de pertes bien plus lourdes chez les assaillants. On est loin de l’anecdote attendrissante. C’est un engagement militaire, avec des morts, mené pour un objectif que rien, dans un manuel de tactique, ne justifiait.

Puis vient l’évacuation. Il faut faire franchir une cinquantaine de kilomètres vers l’ouest à des centaines de chevaux, dont beaucoup de juments pleines ou suitées, sur des routes encombrées de réfugiés et de prisonniers. Une partie est montée, une partie conduite à la main, une partie chargée dans des camions près de la frontière. La colonne passe en Bavière au moment même où les Soviétiques arrivent.

Sur quoi on juge un récit de sauvetage historique

  • La trace administrative. Une opération réelle laisse des ordres, des rapports d’unité, des noms d’officiers et des dates. Cowboy en a : 2nd Cavalry Group, 28 avril 1945, Hostau.
  • La cohérence des chiffres entre sources. Quand les décomptes divergent, ce n’est pas forcément un mensonge : il faut vérifier ce que chaque source compte, juments seules ou cheptel entier.
  • La part du film. Une adaptation au cinéma condense et romance. Ici, le récit populaire vient beaucoup du film Disney de 1963, qui n’est pas une source.
  • Le rôle réel de chaque camp. Un bon récit ne transforme pas les Allemands en simples figurants. Le renseignement et la reddition du haras viennent d’eux.
  • Le devenir vérifiable des animaux. Une histoire de sauvetage se juge sur l’après. Ici, il est documenté année par année, jusqu’au retour à Piber et à Vienne.

Le 7 mai 1945, l’École espagnole danse pour Patton

Pendant ce temps, à trois cents kilomètres au sud, une autre partie de l’histoire se joue. Les étalons de l’École espagnole d’équitation de Vienne ont été évacués à Sankt Martin im Innkreis, en Haute-Autriche, avec leur directeur, le colonel Alois Podhajsky. Le secteur vient d’être pris par le 20e corps américain du général Walton Walker.

Le 7 mai 1945, jour de la capitulation allemande, Podhajsky fait donner une représentation devant les officiers américains. Le général George Patton, en visite chez Walker, est dans les tribunes. Les cavaliers présentent les figures de la haute école, les airs relevés, ce répertoire où le cheval se dresse, saute et retombe sur des mouvements codifiés depuis le XVIIe siècle.

Podhajsky ne fait pas de la figuration. Il sait ce qu’il veut : une protection officielle pour son école et pour les juments encore en Allemagne. À la fin de la reprise, il la demande, et Patton place l’École espagnole sous protection de l’armée américaine.

Deux détails rendent la scène moins improbable qu’elle n’en a l’air. Patton avait terminé cinquième du pentathlon moderne aux Jeux olympiques de Stockholm en 1912, une épreuve qui comportait alors un parcours de cross monté : il savait ce qu’il regardait. Podhajsky, lui, était médaillé de bronze de dressage individuel aux Jeux de Berlin en 1936. Deux militaires, deux cavaliers de haut niveau, face à face. Patton mourra sept mois plus tard.

Dix ans pour rentrer à la maison

Le sauvetage ne s’arrête pas au 8 mai. Il faut ensuite nourrir, soigner et reloger un cheptel entier dans une Europe centrale exsangue. Les juments transitent par la Bavière, puis par la Haute-Autriche, à Wels et à Wimsbach, où elles retrouvent les étalons de l’École espagnole.

Il faudra attendre 1952 pour qu’elles regagnent la Styrie et le haras de Piber, où la race est encore élevée aujourd’hui, et l’automne 1955 pour que les étalons retrouvent le manège de la Hofburg : la première représentation dans les murs historiques a lieu le 26 octobre 1955, jour de la toute première fête nationale autrichienne. Podhajsky dirigera l’école jusqu’en 1965 et mourra en 1973.

Dix ans entre le raid et le retour : c’est la partie que les films oublient.

Le lipizzan naît sombre et devient blanc

Les chevaux blancs de Vienne ne naissent pas blancs. Les poulains lipizzans viennent au monde bai, noirs ou gris foncé, et s’éclaircissent progressivement, souvent entre six et dix ans, jusqu’à cette robe blanche qui fait leur réputation. Il ne s’agit pas d’une robe blanche au sens génétique mais d’un gris très clair, comme chez de nombreux chevaux gris décrits dans notre guide des robes.

Le modèle raconte sa fonction : format compact, encolure haute et arquée, arrière-main puissante, maturité tardive. Cette conformation n’a pas été choisie pour la vitesse mais pour le rassembler, cette capacité à reporter le poids sur les postérieurs qui rend possibles la levade et les sauts d’école. Un cheval de manège baroque, pas un cheval de course. C’est aussi ce qui explique la fragilité de la race en 1945 : avec un cheptel restreint et une maturité tardive, quelques centaines de juments perdues suffisent à effacer quatre siècles en une génération.

Ce que cette histoire dit de la valeur d’un cheval

Il existe une lecture cynique de l’affaire : des officiers nostalgiques de la cavalerie ont sauvé leur jouet. Elle ne tient pas. Ce que Reed, Podhajsky et Patton ont défendu ne s’inscrit sur aucun bordereau : un capital génétique, un savoir-faire équestre et une continuité culturelle, incarnés dans des animaux qui, eux, ne pouvaient pas attendre la fin d’une guerre.

L’histoire équestre est pleine de ces cas où la valeur d’un cheval n’a rien à voir avec son prix. Le cheval de Wellington, Copenhagen, a eu droit à des funérailles militaires. Le squelette de Marengo, la monture de Napoléon, est encore exposé à Londres. À l’inverse, les records de prix payés pour un cheval ne garantissent ni la carrière sportive, ni la descendance, ni la mémoire.

Le sauvetage de 1945 est l’expérience inverse : à l’instant où l’argent ne valait plus rien, des hommes ont estimé que ces chevaux méritaient qu’on risque des vies. C’est sans doute l’évaluation la plus honnête qu’un cheval ait jamais reçue, et elle éclaire d’un jour cru les records de millions payés aujourd’hui aux enchères.

À retenir

  • Le 28 avril 1945, le 2nd Cavalry Group américain franchit les lignes pour prendre le haras de Hostau, en Bohême, et sauver son cheptel de lipizzans et d’arabes.
  • Le renseignement vient d’un officier allemand qui se rend, et des soldats allemands défendent ensuite le haras aux côtés des Américains contre des Waffen-SS.
  • Les décomptes varient : environ 250 juments à ramener selon certains récits, 375 lipizzans selon la presse américaine, environ 1 200 chevaux au total selon les comptes rendus militaires.
  • Le 7 mai 1945, une représentation de l’École espagnole devant Patton obtient la protection officielle de l’armée américaine.
  • Les juments regagnent le haras de Piber en 1952, les étalons le manège de Vienne le 26 octobre 1955.

Sources citées dans le texte : archives et publications historiques de l’armée américaine sur le 2nd Cavalry Group, historique officiel de l’École espagnole d’équitation de Vienne et du haras de Piber, biographies d’Alois Podhajsky, résultats olympiques de 1912 et 1936. Equirider n’est affilié ni à l’École espagnole d’équitation de Vienne ni à aucune institution militaire.

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