
Pourquoi Churchill a chargé à Omdurman sur un poney arabe, un pistolet à la main et pas un sabre
Le 2 septembre 1898, au Soudan, le lieutenant Winston Churchill charge avec le 21e lanciers à Omdurman. Un officier de cavalerie de l’armée britannique se bat au sabre : lui tient un pistolet Mauser, et il monte un petit poney arabe gris, celui de ses parties de polo. La raison tient à un accident idiot, deux ans plus tôt, sur un quai de Bombay. Cette épaule fragile l’a suivi toute sa vie de cavalier, du polo en Inde jusqu’aux courses de chevaux de sa vieillesse. Voici l’histoire, et ce qu’on peut en vérifier.
Bombay, 1896 : l’épaule du jeune cavalier Churchill se déboîte sur un quai
Churchill sort de Sandhurst en 1894 et rejoint en février 1895 le 4e hussards, un régiment de cavalerie. À l’automne 1896, le régiment débarque en Inde. Au moment de quitter la chaloupe pour monter sur le quai de Bombay, la houle écarte le bateau ; Churchill s’agrippe à un anneau de fer scellé dans la pierre, la barque recule, et l’épaule droite sort de son logement.
Le geste paraît anodin. Il ne l’est pas : l’articulation ne s’en remettra jamais tout à fait. D’après ses biographes, l’épaule se démettait ensuite au moindre faux mouvement, en jouant au polo, en se retournant dans son sommeil, en attrapant un livre sur une étagère haute. Pour un officier de cavalerie, c’est le bras du sabre qui est touché.
Pourquoi un officier de cavalerie sans sabre achète deux pistolets Mauser
En 1898, Churchill veut à tout prix être envoyé au Soudan, où l’armée de Kitchener remonte le Nil vers Omdurman, la capitale du Mahdi. Kitchener ne veut pas de lui ; il obtient malgré tout d’être rattaché au 21e lanciers, tout en écrivant pour le Morning Post. Avant de partir, il passe chez l’armurier londonien John Rigby and Co. et y achète deux pistolets Mauser C96, une arme alors toute récente, chargée de dix cartouches.
La logique est simple, et la maison Rigby la rappelle encore : faire tournoyer un sabre de la main droite, au galop, avec une épaule qui peut lâcher à tout instant, revient à se désarmer soi-même au moment du choc. Le pistolet se tient près du corps et ne demande pas de grand mouvement du bras. C’est le choix d’un cavalier qui connaît la limite de son propre corps.
2 septembre 1898 : Churchill charge à Omdurman sur un poney arabe gris
Le matin de la bataille, le 21e lanciers reçoit l’ordre de reconnaître la plaine entre l’armée britannique et la ville. Les cavaliers voient une ligne de combattants qu’ils estiment à quelques centaines d’hommes, et chargent. Derrière, caché dans le lit d’un oued à sec, se trouve un corps bien plus nombreux, de l’ordre de 2 500 à 3 000 hommes selon les récits britanniques.
Churchill décrit lui-même sa monture dans ses mémoires, Mes jeunes années : un poney arabe gris, adroit et au pied sûr, un cheval de polo. Ce n’est pas le grand cheval d’armes de l’imagerie : c’est un petit cheval vif, habitué à tourner court, ce qui comptait dans la mêlée de l’oued. Churchill traverse la charge pistolet au poing, ressort de l’autre côté, et rallie sa troupe.
Ce que la charge des lanciers a coûté en hommes et en chevaux
La charge dure deux ou trois minutes. Sur les 310 officiers et soldats du 21e lanciers, cinq officiers et 65 hommes sont tués ou blessés, et environ 120 chevaux sont perdus ou blessés : près d’un quart de l’effectif. Le lieutenant Robert Grenfell est tué. Trois hommes du régiment recevront la Victoria Cross pour être revenus chercher des camarades à terre.
Les chevaux ont payé un prix au moins aussi lourd que les cavaliers. Une monture blessée, dans une charge de ce type, ne se relève pas toujours, et le cavalier démonté se retrouve à pied au milieu du combat. Churchill, lui, est ressorti de l’oued sur son poney arabe, ce que beaucoup de ses camarades n’ont pas pu faire. Omdurman passe souvent pour l’une des dernières grandes charges de la cavalerie britannique ; dans le livre qu’il en tire en 1899, The River War, Churchill ne la présente pas comme un triomphe.

Le polo, le bras attaché au corps : Churchill cavalier jusqu’à Meerut
L’épaule n’a pas éloigné Churchill du cheval, elle a seulement changé sa façon de monter. Au polo, il joue le bras droit sanglé contre la poitrine. En février 1899, il revient en Inde presque uniquement pour disputer avec le 4e hussards le tournoi inter-régimentaire de Meerut. La veille du départ, il fait une chute, se démet à nouveau l’épaule et se foule les deux chevilles.
Il joue quand même. Le 4e hussards bat les 5e dragons de la garde 16 à 2, puis les 9e lanciers 2 à 1, et gagne la finale 4 à 3 contre les 4e dragons de la garde. Churchill marque trois des quatre buts de la finale, dont celui de la victoire. Il continuera le polo pendant près de trente ans encore.
Colonist II, le cheval de course gris qui a rendu ses couleurs à Churchill
Un demi-siècle après Omdurman, Churchill revient aux chevaux par les courses. En 1949, son gendre Christopher Soames le pousse à acheter un poulain gris, Colonist II, pour 2 000 livres. Le cheval court sous les couleurs que Lord Randolph Churchill, son père, avait déposées : casaque rose, manches et toque chocolat. Il gagne dès sa première sortie sous ces couleurs, aux Upavon Stakes de Salisbury, le 25 août 1949.
Colonist II dispute 23 courses, en gagne treize et se place dans cinq autres avant d’être retiré à cinq ans sur blessure. Le vieil homme qui avait chargé sur un poney gris finit donc sa vie de cavalier propriétaire d’un autre cheval gris. Sa casaque rose et chocolat est entrée en août 1963 au National Museum of Racing de Saratoga Springs, aux États-Unis.

Le cheval de Churchill et la phrase qu’on lui prête à tort
On cite souvent, sous le nom de Churchill, une phrase sur « l’extérieur d’un cheval » qui ferait du bien à « l’intérieur d’un homme ». Les spécialistes de Churchill ne lui en trouvent aucune trace écrite, et la formule circulait avant lui : nous ne la lui attribuons pas. Son rapport au cheval tient mieux dans les faits que dans les citations : un poney arabe gris à Omdurman, un bras sanglé au polo, un poulain gris acheté à 74 ans.
Ce petit cheval arabe, endurant et maniable, reste la monture qui l’a sorti de l’oued. Pour comprendre ce qui fait sa réputation, voyez notre fiche sur le cheval arabe, et pour la lignée de Colonist II, notre guide du pur-sang anglais. Un autre cheval de guerre britannique a fini sa vie couvert d’honneurs : Copenhagen, le cheval de Wellington à Waterloo.
Établi : l’épaule droite démise au débarquement à Bombay en 1896 ; l’achat de deux Mauser C96 chez Rigby en 1898 ; la charge du 21e lanciers le 2 septembre 1898 et son bilan (310 hommes engagés, 70 tués ou blessés, environ 120 chevaux) ; le tournoi de Meerut de 1899 ; l’achat de Colonist II en 1949 et ses 13 victoires en 23 courses.
Selon Churchill lui-même : le poney arabe gris, décrit dans Mes jeunes années, et le lien entre l’épaule et le choix du pistolet, qu’il raconte comme une décision de bon sens.
Estimé : l’effectif des combattants cachés dans l’oued, qui varie selon les récits. Non retenu : la citation sur « l’extérieur d’un cheval », sans source fiable.
Sources du récit sur Churchill et son cheval à Omdurman
Winston Churchill, Mes jeunes années (My Early Life, 1930) et The River War (1899) ; John Rigby and Co., notice sur les deux Mauser C96 achetés par Churchill en 1898 ; International Churchill Society, Finest Hour (articles sur Colonist II et sur Churchill et les courses) ; Barbara Langworth, Winston Churchill and Polo ; historiques régimentaires du 21e lanciers et du 4e hussards.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur Churchill à cheval à Omdurman
Le quiz
Champion Stakes : Calandagan, interdit d'Arc car hongre, défend son …
One Million Euros at Stake: Can Vogel Become Only the Second to Comp…
5 Étoiles de Pau 2026 : le seul concours complet 5* de France, sans …
At Le Mans, the Rider Isn't Judged: What Judges Really Watch in a Fo…
Pourquoi Tolstoï a fait raconter sa vie par un vieux cheval pie, cas…Articles similaires
