
Warrior, le vrai « Cheval de guerre » : pourquoi les Allemands n’ont jamais réussi à le tuer
Warrior est un pur-sang bai né en 1908 sur l’île de Wight. Il débarque en France en août 1914 avec son propriétaire, le général Jack Seely, et il en revient à Noël 1918 après Ypres, la Somme, Passchendaele et la charge du bois de Moreuil. Enseveli deux fois par des obus, sorti d’une écurie en feu à deux reprises, tiré de la boue par quatre hommes, il meurt chez lui au printemps 1941, dans sa trente-troisième année. La presse britannique l’appelait « le cheval que les Allemands ne pouvaient pas tuer ». En 2014, il a reçu à titre posthume la médaille Dickin, la « Victoria Cross des animaux ». Voici pourquoi il a survécu, et ce que le film de Spielberg lui doit.
Warrior, un pur-sang de l’île de Wight qui a désarçonné son maître trois fois
Tout commence à Brook, sur la côte ouest de l’île de Wight, où la famille Seely possède sa maison. John Edward Bernard Seely, que tout le monde appelle Jack, y fait saillir sa jument Cinderella par l’étalon pur-sang Straybit. Le poulain bai naît en 1908. Seely raconte lui-même qu’en le montant à deux ans, il s’est fait « désarçonner trois fois d’affilée ». Le cheval a du sang, de l’énergie et un caractère entier : ce n’est pas le profil d’un cheval de guerre docile, c’est celui d’un pur-sang anglais de chasse, rapide, nerveux, endurant.
Son propriétaire n’est pas n’importe qui. Jack Seely a été ministre de la Guerre du Royaume-Uni de 1912 à mars 1914, avant de démissionner. Il est l’ami intime de Winston Churchill. Quand la guerre éclate, cet homme de 46 ans, ancien ministre et officier de réserve, choisit de partir au front. Il emmène son cheval.
Août 1914 : Warrior débarque en France avec un ancien ministre de la Guerre
Warrior arrive en France en août 1914. Dès septembre, pendant la retraite de Mons, Seely le monte pour la première fois sous le feu de l’artillerie. Il écrira plus tard que le cheval « faisait semblant de n’être absolument pas troublé ». Cette phrase donne le ton du livre entier que Seely lui consacrera : Warrior n’est jamais décrit comme un cheval insensible, mais comme un cheval qui décide de ne pas céder.
En février 1915, Seely prend le commandement de la Brigade de cavalerie canadienne. Warrior en devient la mascotte. Quand les escadrons défilent, les hommes crient « Three cheers for Warrior ». À Ypres, où les cavaliers canadiens combattent à pied dans les tranchées, le cheval suit son maître « comme un chien ». Il est déjà connu de toute la brigade, et c’est cette notoriété de troupe qui fabriquera sa légende : des milliers de témoins, pas un seul.

Somme, Passchendaele : le cheval enseveli deux fois par les obus
Le 1er juillet 1916, premier jour de la bataille de la Somme, Seely tient Warrior par la bride pendant que l’artillerie tire au-dessus d’eux. Les semaines suivantes, le cheval sert dans les convois de munitions. C’est là que se produit l’épisode le plus souvent cité. Seely le raconte ainsi dans un extrait de son livre repris par The Field : « un gros obus est tombé près de lui et il a été complètement enterré sous la terre projetée, à l’exception d’un antérieur. Mais avec un peu de pelle nous l’avons sorti indemne, sauf une boiterie de l’antérieur droit ».
Ce n’est pas la seule fois. Son petit-fils Brough Scott, qui a rassemblé le dossier, résume : « deux fois il a été enseveli par l’explosion de gros obus sur un sol meuble ». La PDSA, qui a instruit son dossier pour la médaille Dickin, ajoute deux écuries en feu dont il est sorti vivant, des tirs de mitrailleuses et de mortiers, et l’ensevelissement « sous les gravats et la boue ».
À Passchendaele, en 1917, la boue fait le reste. Warrior s’enfonce « jusqu’au ventre » et il faut quatre hommes pour l’en extraire. Sur ce front-là, la boue tue plus de chevaux que les balles : les animaux épuisés s’y enlisent et ne se relèvent plus. Le cheval de Seely, lui, se relève. C’est la première réponse à la question du titre : Warrior n’est pas un cheval que les Allemands ne visaient pas, c’est un cheval que l’on n’a jamais laissé seul. À chaque fois, quelqu’un a creusé.
Bois de Moreuil, 30 mars 1918 : la charge de Warrior contre les mitrailleuses
Le 21 mars 1918, l’offensive allemande de printemps enfonce le front britannique. Neuf jours plus tard, le 30 mars, la Brigade de cavalerie canadienne reçoit l’ordre de reprendre le bois de Moreuil, une hauteur sur la rive de l’Avre qui commande la route d’Amiens. Seely, à sa tête, monte Warrior.
Il décrit la scène dans son livre : « Warrior a pris les commandes et a galopé aussi vite qu’il pouvait, droit vers la ligne de front. Toute sensation de peur avait disparu de lui. Il y avait une grêle de balles de l’ennemi et peut-être la moitié d’entre nous ont été touchés, mais Warrior ne se souciait de rien. Sa seule idée était d’atteindre l’ennemi. »
Le même jour, l’escadron C du Lord Strathcona’s Horse, commandé par le lieutenant Gordon Flowerdew, charge sabre au clair une position allemande tenue par des fusils et des mitrailleuses. Flowerdew, touché aux deux cuisses, meurt le lendemain ; il reçoit la Victoria Cross à titre posthume. Selon le bilan de la bataille, la brigade compte 305 pertes humaines et perd 800 chevaux dans la journée. La 23e division saxonne se replie du bois. Sur ces 800 chevaux, Warrior est l’un de ceux qui rentrent.
Ce chiffre est le cœur de l’histoire. Ce n’est pas la chance d’un seul cheval qui frappe, c’est la disproportion : dans la cavalerie de 1918, un cheval qui charge des mitrailleuses est un cheval déjà mort. Warrior a chargé et il a vécu encore vingt-trois ans.
- Le témoin principal est aussi le propriétaire. L’essentiel du récit vient de My Horse Warrior, publié par Seely en 1934 et illustré par Alfred Munnings. Un maître qui raconte son cheval embellit forcément. Mais la brigade entière a vu Warrior quatre ans durant, et personne n’a contredit le général.
- Les faits datés tiennent. Août 1914, 1er juillet 1916, 30 mars 1918, 30 mars 1922, printemps 1941, 2 septembre 2014 : chaque jalon est recoupé par la PDSA, par la presse britannique et par les archives de la bataille de Moreuil.
- Le surnom est une manchette de journal. « The horse the Germans could not kill » est le titre de sa nécrologie de 1941, pas une décoration militaire. On le cite pour ce qu’il est.
- L’âge de sa mort varie d’un an selon les sources. Né en 1908, mort au printemps 1941 : la PDSA écrit 32 ans, la plupart des récits disent 33. On retient « dans sa trente-troisième année ».
30 mars 1922 : Warrior gagne une course sur l’île de Wight, quatre ans jour pour jour après la charge
Après Noël 1918, Warrior rentre à Brook. Il redevient un cheval de chasse à courre pour la famille, monté notamment par Patrick, le fils de Seely. Et le 30 mars 1922, exactement quatre ans après le bois de Moreuil, il gagne le point-to-point de l’île de Wight, une course d’amateurs à travers la campagne. Le jockey du jour s’appelle « Young Jim » : c’est le garçon d’écurie qui l’a vu naître quatorze ans plus tôt.
Seely écrit de ce jour : « Ce fut une journée glorieuse. Nous sommes rentrés ensemble par les collines, en nous réjouissant. » Un cheval de 14 ans, deux fois enseveli, qui gagne une course : le détail dit quelque chose de sa constitution. Il dit aussi quelque chose de ce que Seely lui doit. Le ministre déchu de 1914 est revenu général, décoré, vivant. Le cheval qui l’a porté est monté sur le podium du village.

Printemps 1941 : pourquoi le vieux cheval de guerre est mort en pleine guerre
En 1934, Seely publie My Horse Warrior. Le livre connaît cinq éditions ; Munnings, le grand peintre de chevaux de l’époque, l’illustre et laisse un tableau de Warrior conservé aujourd’hui au Musée des beaux-arts du Canada. En 1938, la presse photographie le cheval de 30 ans et le maître de 70 ans : « un siècle à eux deux ».
Puis vient une autre guerre. Au printemps 1941, Warrior décline. Seely, devenu Lord Mottistone et Lord Lieutenant du Hampshire, se résout à le faire abattre. Il pose une seule condition : que ce soit fait après son départ, pour ne pas y assister. Brough Scott donne la clé de la décision, et elle est brutale : « Il faut se rappeler que c’était la guerre. Tout était nécessaire. Même Warrior. » En 1941, le Royaume-Uni rationne le fourrage comme le reste ; un vieux cheval de 33 ans qui ne travaille plus ne se nourrit plus. Le cheval que les obus n’ont pas tué meurt du rationnement de la guerre suivante.
Le Times lui consacre une nécrologie, chose rare pour un cheval. L’Evening Standard titre : « Horse the Germans Could Not Kill ». Le surnom est né là, sur la page d’un journal, et il ne l’a plus quitté. Pour un cheval, atteindre cet âge est déjà rare : à 20 ans, un cheval est considéré comme âgé, et l’espérance de vie moyenne d’un pur-sang se situe bien en deçà de 30 ans.
2014 : la médaille Dickin pour Warrior, et le vrai « Cheval de guerre » derrière le film
Le 2 septembre 2014, cent ans après son départ pour la France, Warrior reçoit à l’Imperial War Museum de Londres une médaille Dickin honoraire, décernée par la PDSA. C’est la première médaille honoraire de l’histoire de l’organisation, la 66e médaille Dickin depuis 1943, et la citation est collective : « For Gallantry. Honouring all animals that served in WW1 1914-18 ». Brough Scott, petit-fils de Seely et journaliste hippique, la reçoit en son nom. Warrior est ainsi devenu le représentant de tous les chevaux de la Grande Guerre : sur le million d’équidés envoyés par le Royaume-Uni sur le front, une minorité seulement est revenue.
Reste la question du film. Cheval de guerre, le roman de Michael Morpurgo (1982) adapté par Steven Spielberg en 2011, raconte un cheval imaginaire, Joey. Warrior n’en est pas le modèle déclaré. Mais quand le film est sorti, c’est son histoire que la presse britannique a ressortie, et c’est sous le titre Warrior: The Amazing Story of a Real War Horse que Brough Scott a réédité le récit de son grand-père. Le cheval de fiction a ramené le cheval réel dans la lumière, et la médaille de 2014 a suivi. Une statue de Seely à cheval sur Warrior se dresse aujourd’hui au château de Carisbrooke, sur l’île de Wight.
Warrior rejoint ainsi la courte liste des chevaux de guerre dont on connaît le nom, la fin et la tombe : Copenhagen, le cheval de Wellington enterré avec les honneurs militaires, Comanche, le survivant de Little Bighorn que plus personne n’a monté, ou les lipizzans sauvés par l’opération Cowboy en 1945. Nous avions déjà évoqué sa traversée de la Manche en 1914 ; ce que le titre de sa nécrologie ne disait pas, c’est que le cheval que les Allemands ne pouvaient pas tuer avait surtout un maître qui ne l’a jamais laissé derrière lui. Sauf une fois, au printemps 1941, et ce jour-là il a préféré ne pas être là.
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