
Red Rum, cheval boiteux du Grand National : pourquoi un vendeur de voitures le soignait dans la mer
Red Rum boitait le premier matin où son nouvel entraîneur l’a sorti. Ce cheval de course, acheté 6 000 guinées pour un vieux client de taxi, souffrait d’une maladie osseuse du pied réputée incurable. Ginger McCain, vendeur de voitures d’occasion à Southport, n’avait pas de piste d’entraînement : il n’avait que la plage. Il a donc envoyé le cheval dans la mer. Cinq ans plus tard, Red Rum avait gagné trois fois le Grand National, la course d’obstacles la plus dure du monde, et fini deux fois deuxième. Voici comment un cheval au pied malade est devenu le plus célèbre steeple-chaser britannique, ce que l’eau de mer a réellement fait pour lui, et ce que l’on sait encore mal de cette histoire.
Red Rum, lot 43 à Doncaster : un cheval de course acheté 6 000 guinées pour un client de taxi
Red Rum naît le 3 mai 1965 en Irlande, dans le comté de Kilkenny. Son nom est un petit jeu de lettres : son éleveur a pris les trois dernières lettres du nom de sa mère, Mared, et celles de son père, Quorum. C’est un pur-sang taillé pour la vitesse, pas pour les grandes distances. Sa toute première course, en 1967, est un sprint de plat de cinq furlongs, environ mille mètres, qu’il termine à égalité pour la victoire. Elle se court à Aintree, près de Liverpool, sur l’hippodrome qui le rendra célèbre six ans plus tard.
Entre-temps, le cheval change plusieurs fois de mains et d’entraîneur. Les résultats sont irréguliers, et en 1972 ses pieds commencent à poser problème. En août de cette année-là, il passe en vente à Doncaster sous le numéro 43. Un homme l’achète pour 6 000 guinées : Donald McCain, que tout le monde appelle Ginger.
McCain n’achète pas pour lui. Il vend des voitures d’occasion à Southport, entraîne quelques chevaux dans une petite cour d’écurie derrière son garage, et arrondit ses fins de mois comme chauffeur de taxi. Parmi ses clients réguliers, un homme d’affaires octogénaire, Noel le Mare, qu’il conduit le samedi soir à ses dîners dansants. Le Mare a une obsession : gagner le Grand National avant de mourir. Il charge son chauffeur de lui trouver le cheval. Pour situer la race de ce cheval parmi les autres, notre fiche sur le pur-sang anglais rappelle pourquoi un sprinter de plat n’est pas, sur le papier, un candidat aux longues courses d’obstacles.
Le premier matin à Southport, le cheval de course boitait
Le récit est rapporté par tous les biographes du cheval et par la presse hippique britannique : lors de sa première sortie au trot avec son nouvel entraîneur, Red Rum boite. Pour un cheval tout juste payé 6 000 guinées avec l’argent d’un client, c’est le pire départ possible.
Le diagnostic qui le suit depuis plusieurs mois porte un nom technique : l’ostéite du pied, en anglais pedal osteitis. C’est une inflammation de l’os du pied, la troisième phalange, celle qui est enfermée dans le sabot. Elle se traduit par une boiterie qui va et vient, qui s’aggrave sur sol dur et qui, à l’époque, passe pour incurable. Un entraîneur classique aurait arrêté le cheval ou l’aurait revendu. McCain n’avait ni les moyens ni l’envie de faire l’un ou l’autre.
Si vous vous demandez, devant votre propre cheval, d’où vient une boiterie de ce type, notre détecteur de boiterie du cheval aide à localiser le membre en cause et à la situer sur l’échelle de gravité utilisée par les vétérinaires, avant l’examen.

Pourquoi Ginger McCain envoyait Red Rum dans la mer
La réponse tient d’abord à la géographie. McCain ne dispose d’aucune piste d’entraînement. Son terrain, c’est la plage de Southport, une immense étendue de sable plat au bord de la mer d’Irlande. Ce jour-là, il fait donc la seule chose qu’il a sous la main : il envoie le cheval marcher dans l’eau de mer. Puis il en fait une routine. Red Rum galope sur le sable ferme et mouillé, et passe du temps dans l’eau froide, jusqu’aux genoux ou plus haut.
Deux effets sont avancés. Le premier est le froid : l’eau de la mer d’Irlande est fraîche une grande partie de l’année, et le froid calme l’inflammation, comme la douche froide que l’on passe aujourd’hui sur les membres d’un cheval après l’effort. Le second est le terrain : le sable mouillé et tassé est à la fois ferme et souple, il amortit bien mieux l’impact du pied qu’une piste durcie. Pour un cheval dont la douleur augmente sur sol dur, c’est l’inverse d’une punition.
Une ancienne propriétaire du cheval a résumé l’ironie de l’histoire d’une phrase souvent citée : de toutes les centaines de personnes qui auraient pu l’acheter, c’est tombé sur l’homme qui n’avait que la plage pour l’entraîner. Autrement dit, ce qui passait pour un handicap d’entraîneur de second rang était exactement ce dont ce cheval avait besoin.
Ostéite du pied du cheval : la maladie qui aurait dû arrêter Red Rum
Il faut être précis sur ce que la mer a fait, parce que c’est là que les récits grand public dérapent. Rien n’indique que Red Rum ait été guéri. Son ostéite n’a pas disparu : elle a été tenue en respect, assez pour lui permettre de courir et de gagner pendant des années. La preuve en est la fin de sa carrière, qui arrive justement par le pied.
L’ostéite du pied fait partie des causes de boiterie situées dans le sabot, au même titre que l’abcès du pied ou le syndrome naviculaire, avec lesquels elle est parfois confondue à l’œil. Seul un vétérinaire, avec un examen de boiterie et de l’imagerie, peut faire la différence. Et le traitement moderne ne se résume pas à un bain : il passe par le repos adapté, la gestion du sol de travail et une ferrure pensée avec le maréchal-ferrant.
La leçon de Southport n’est donc pas « la mer soigne les pieds ». Elle est plus utile que cela : un cheval à pied fragile se gère sur la durée, avec un sol choisi, du froid après l’effort et un suivi régulier, au lieu d’être déclaré fini au premier diagnostic.
Grand National 1973 : Red Rum reprend quinze longueurs à Crisp
Le 31 mars 1973, Red Rum se présente au départ du Grand National, à Aintree : plus de sept kilomètres et trente obstacles, dont certaines haies parmi les plus redoutées des courses. Il porte 10 stones 5 livres. Le grand favori du public, l’Australien Crisp, en porte 12, soit 23 livres de plus, un peu plus de dix kilos.
Crisp fait la course en tête et creuse un écart vertigineux : une vingtaine de longueurs à la fin du premier tour, encore une quinzaine au passage du dernier obstacle. Puis, sur la longue ligne droite d’Aintree, le poids le rattrape. Red Rum, monté par Brian Fletcher, revient mètre après mètre et le passe dans les dernières foulées. Il gagne de trois quarts de longueur, en 9 minutes 1 seconde 9 dixièmes, un record de l’épreuve qui tiendra jusqu’en 1990.
Beaucoup d’Anglais retiennent de cette course la défaite héroïque de Crisp autant que la victoire de Red Rum. Le cheval boiteux de la plage de Southport venait pourtant de battre le meilleur steeple-chaser du plateau, avec l’avantage du poids, certes, mais au bout de trente obstacles. Pour mesurer ce que représente cette course dans le monde hippique, notre sélection des plus grandes courses hippiques du monde la place parmi les épreuves mythiques.

Trois Grand National et deux deuxièmes places : le record de Red Rum
En 1974, Red Rum revient et gagne encore, cette fois avec le poids maximal de 12 stones sur le dos, environ 76 kilos. Quelques semaines plus tard, il remporte aussi le Grand National d’Écosse : il reste le seul cheval à avoir gagné les deux la même saison.
En 1975 et en 1976, il termine deuxième, battu par L’Escargot puis par Rag Trade. N’importe quel autre cheval serait entré dans l’histoire avec ces deux places. Puis, le 2 avril 1977, à douze ans, avec Tommy Stack en selle, il gagne son troisième Grand National, de vingt-cinq longueurs. Le commentateur de la BBC, Peter O’Sullevan, décrit une ovation comme on n’en avait jamais entendu à Liverpool.
Le bilan est unique : cinq participations, trois victoires, deux deuxièmes places, dans la course où tant de chevaux ne vont pas au bout. Sur l’ensemble de sa carrière, Red Rum a pris part à une centaine de courses d’obstacles sans jamais tomber. Pour un cheval dont la carrière aurait pu s’arrêter à la vente de Doncaster, c’est la statistique la plus parlante. Pour comprendre pourquoi ce type de course fait si peur aux cavaliers, lisez notre enquête sur la discipline équestre la plus dangereuse.
Noel le Mare, le client du taxi, a vu les trois victoires. Il avait l’habitude de dire qu’il avait eu trois ambitions dans la vie : épouser une belle femme, devenir millionnaire et gagner le Grand National. Il est mort en juin 1977, à 88 ans, moins de trois mois après la troisième.
La retraite du cheval Red Rum, annoncée en tête du journal de la BBC
En 1978, Red Rum se prépare pour un sixième Grand National. La veille de la course, après un dernier galop à Aintree, son entourage renonce : le pied fait de nouveau parler de lui. Le cheval est retiré de la compétition. L’annonce de sa retraite fait l’ouverture du journal de 21 heures de la BBC, un traitement réservé d’ordinaire aux affaires d’État.
Sa célébrité ne s’arrête pas là. Il inaugure des magasins, des bureaux de paris, des fêtes de village. En 1977, il avait déjà allumé les illuminations de Blackpool et inauguré une montagne russe baptisée Steeplechase. Il reconnaît, raconte-t-on, la voix de son jockey Tommy Stack lors d’une émission de télévision. Il vit à Southport, chez McCain, jusqu’à la fin.
C’est un autre point que l’on oublie : ce cheval au pied malade vit jusqu’à trente ans, un âge avancé pour un pur-sang de course. Les soins quotidiens du cheval, pieds compris, pèsent autant sur la longévité que le talent.
Red Rum enterré sous le poteau d’arrivée d’Aintree
Red Rum meurt le 18 octobre 1995, à trente ans. Il est enterré à Aintree, au pied du poteau d’arrivée, la tête tournée vers la ligne qu’il a franchie trois fois en vainqueur. Des statues le représentent à Aintree, à Southport et sur l’hippodrome d’Ayr, en Écosse, où il avait gagné le Grand National écossais.
Pour les Britanniques, c’est devenu un lieu de passage le jour de la course. Pour le cavalier français, c’est l’occasion de rappeler que les courses d’obstacles anglaises ont aussi leur équivalent chez nous : l’hippodrome d’Auteuil, où Hemingway pariait ses économies dans les années 1920, est l’autre grande scène européenne du steeple-chase. Notre fiche wiki consacrée à Red Rum résume son palmarès en une page.
Sur quoi on juge l’histoire d’un cheval boiteux devenu champion
Les récits de chevaux « condamnés » devenus champions pullulent, et beaucoup sont enjolivés. Voici les critères que nous appliquons à celui-ci, et que vous pouvez appliquer au prochain.
Sur quoi on juge le récit d’un cheval de course miraculé
- Un diagnostic nommé. Ici, l’ostéite du pied, une affection précise de la troisième phalange, pas un vague « problème de jambes ».
- Un palmarès vérifiable. Trois victoires et deux deuxièmes places au Grand National, datées de 1973 à 1977, consignées dans les archives de la course.
- Un chiffre qui ne varie pas d’une source à l’autre. Le prix de 6 000 guinées et le numéro de lot 43 sont constants. Ce qui varie, on le signale.
- La différence entre guérir et gérer. La maladie n’a pas disparu : c’est elle qui a mis fin à sa carrière en 1978. Un récit honnête le dit.
- Un mécanisme plausible. Le froid de l’eau et le sable ferme mais souple sont des explications cohérentes ; aucune étude n’a mesuré leur effet sur ce cheval.
- Les autres facteurs. L’avantage de poids en 1973, le talent des jockeys, le suivi quotidien : la mer n’explique pas tout.
Ce que l’on ignore encore sur la mer et les pieds de Red Rum
Trois points restent flous, et les reprises grand public les effacent presque toujours.
La part réelle de la mer, d’abord. McCain y croyait, ses proches aussi, et les photos du cheval dans les vagues ont fait le tour du monde. Mais aucune mesure n’a été faite : on ne sait pas ce qui revient au froid, au sable, au repos, à la ferrure ou simplement au temps. Les hydrothérapies à l’eau froide salée utilisées aujourd’hui en rééducation équine reprennent l’intuition de Southport, sans que l’histoire de Red Rum en soit la preuve.
Les chiffres qui bougent, ensuite. Le record de 1973 est présenté comme battant soit celui de Golden Miller, soit celui de Reynoldstown, deux vainqueurs des années 1930 ; nous nous en tenons à « record de l’épreuve ». Le poids porté en 1977 varie aussi selon les sources. Et les mots exacts de McCain le premier matin n’existent qu’à travers des récits de seconde main.
La nature exacte de la dernière alerte de 1978, enfin : les sources parlent d’un problème de pied, sans détail médical publié. Notre méthode et nos sources expliquent comment nous traitons ce type d’écart.
Boiterie du cheval : ce que Red Rum apprend au cavalier d’aujourd’hui
Ce qui frappe dans cette histoire, c’est moins le miracle que la méthode. Un cheval boite le premier jour. Son entraîneur ne le condamne pas, il observe : sur quel sol il souffre, sur quel sol il va mieux. Il adapte le travail au pied, jour après jour, pendant des années. Et quand le pied dit stop, en 1978, on l’écoute et on arrête.
C’est exactement ce que l’on attend d’un propriétaire face à une boiterie chronique : ne pas s’arrêter au verdict « incurable », faire poser un diagnostic précis par un vétérinaire, noter l’évolution, et adapter le sol, le travail et la ferrure. Personne ne vous conseillera d’emmener votre cheval à la plage à la place du vétérinaire ; en revanche, le froid après l’effort et le choix d’un sol souple sont des gestes simples que votre praticien validera souvent. Et si vous voulez vérifier ce que vous savez des pieds et des membres, notre quiz de connaissances équestres aborde ces notions.
Red Rum a couru une centaine de courses d’obstacles sans tomber, avec une maladie du pied que l’on disait sans issue. Il ne l’a pas fait seul : il l’a fait parce que quelqu’un suivait son pied tous les jours.
Une boiterie chronique se gère dans la durée : dates des crises, parage et ferrure, avis du vétérinaire, sol de travail. Le carnet de santé Equirider garde tout cela au même endroit, à sa date, pour que le suivi ne dépende pas de votre mémoire.
Sources : notices de référence sur Red Rum et sur Ginger McCain (naissance le 3 mai 1965, origine du nom, première course à Aintree en 1967 terminée à égalité, ostéite du pied, entraînement sur la plage de Southport, palmarès au Grand National de 1973 à 1977, doublé avec le Grand National écossais en 1974, mort le 18 octobre 1995 et inhumation au poteau d’arrivée d’Aintree, statues d’Aintree, Southport et Ayr) ; notice de référence sur le Grand National de 1973 (31 mars 1973, poids de Crisp et de Red Rum, écart au dernier obstacle, trois quarts de longueur, 9 minutes 1,9 seconde, record jusqu’en 1990) ; article de la revue britannique The Field (boiterie dès la première sortie, envoi dans la mer, lot 43 et 6 000 guinées à la vente d’août 1972 à Doncaster, citation de l’ancienne propriétaire) ; article du Racing Post (retraite la veille du Grand National 1978 annoncée en ouverture du journal de la BBC, illuminations de Blackpool, commentaire de Peter O’Sullevan) ; notice consacrée à Noel le Mare (trajets en taxi, trois ambitions, mort en 1977 à 88 ans). Les écarts entre sources sur le record battu en 1973 et le poids porté en 1977 sont signalés dans l’article. Equirider n’est affilié à aucune des institutions citées.
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