Dans Paris est une fête, Ernest Hemingway raconte qu’un jour, à Auteuil, sa femme Hadley et lui avaient sur un cheval nommé Chèvre d’Or, coté 120 contre 1, « de quoi vivre six mois ». Le cheval menait de vingt longueurs quand il est tombé au dernier obstacle. Ce n’est pourtant pas cette chute qui l’a fait renoncer aux courses : il a arrêté, écrit-il, parce que cela lui prenait trop de temps, qu’il s’y mêlait trop, et qu’il en savait trop sur ce qui se passait à Enghien.
Entre 1922 et 1924, le jeune correspondant du Toronto Star, installé à Paris avec sa première femme, a « travaillé » deux hippodromes, Auteuil et Enghien, avec un « capital courses » tenu secret. Il en a tiré une nouvelle, une leçon sur le vide qu’on laisse derrière soi, et l’un des passages les plus honnêtes jamais écrits sur le jeu.
Chèvre d’Or à Auteuil : 120 contre 1, vingt longueurs d’avance, et la chute au dernier obstacle
Le passage tient en une phrase, dans le chapitre que la traduction française intitule « Un faux printemps ». Hemingway y écrit, en substance : ma femme avait un jour, à Auteuil, un cheval nommé Chèvre d’Or, qui était à 120 contre 1 et menait de vingt longueurs quand il est tombé au dernier obstacle, avec sur lui assez d’économies pour nous faire vivre six mois. Et il ajoute : nous essayions de ne jamais y penser ; cette année-là, nous étions gagnants, jusqu’à Chèvre d’Or.
À 120 contre 1, une mise de 100 francs en rapportait 12 000. Le couple vivait alors dans un deux-pièces sans salle de bains de la rue du Cardinal-Lemoine, avec les bains publics au bout de la rue. Hemingway note un détail qui dit tout d’Hadley : elle n’a pas pleuré sur l’argent, elle a pleuré pour le cheval.
Curiosité de traduction : dans l’édition française que nous avons consultée, la cote a disparu, et Chèvre d’Or « portait le numéro 121 ». L’original anglais dit bien « a hundred and twenty to one ». L’hippodrome d’Auteuil, ouvert en 1873 dans le bois de Boulogne, est réservé à l’obstacle : haies et steeple-chase, avec le fameux rail-ditch and fence. Un cheval qui mène de vingt longueurs et tombe au dernier saut, c’est le scénario qu’Auteuil sert encore aujourd’hui, et que les jockeys de haies d’Auteuil connaissent par cœur.

Enghien, « petit hippodrome joli et voleur » : la journée à 85 francs pour 10
L’autre piste d’Hemingway, c’est Enghien, qu’il décrit comme le petit hippodrome « joli et voleur », patrie de l’outsider. Il raconte une journée de printemps où de l’argent est arrivé du Toronto Star. Le couple prend le train à la gare du Nord et pique-nique sur un imperméable, dans l’herbe, devant la vieille tribune, les guichets de bois brun et le vert des haies.
Une connaissance des courses de San Siro, à Milan, lui donne deux chevaux, « pas un placement ». Le premier gagne de quatre longueurs à 12 contre 1. Le second, coté 18 contre 1, mène tout le parcours et « tient juste » jusqu’au poteau. Au bar sous la tribune, le rapport s’affiche : 85 francs pour 10. Hadley, en voyant passer le cheval trempé, naseaux ouverts : « Le pauvre. Nous, on n’a fait que parier. »
La règle qu’Hemingway se fixe ce jour-là mérite d’être retenue : un quart des gains pour chacun, la moitié mise de côté comme « capital courses », tenu secret et séparé de tout le reste. Cet hippodrome d’Enghien-Soisy existe toujours, à quinze kilomètres de Paris, et l’obstacle y court encore.
Auteuil du haut des tribunes : jockeys, entraîneurs et chevaux dopés, ce qu’Hemingway a fini par savoir
Le chapitre suivant, « The End of an Avocation » en anglais, « Une occupation abandonnée » en français, est le plus lucide. Hemingway y avoue qu’il ne s’agissait pas vraiment de courses : « c’était du jeu sur des chevaux, mais nous appelions ça les courses ». Le jeu est resté longtemps près du couple « comme un ami exigeant », et lui, si sévère avec la nocivité des autres, a toléré cette amie « la plus fausse, la plus belle, la plus excitante, vicieuse et exigeante, parce qu’elle pouvait être rentable ».
Sa méthode dit le sérieux du joueur : il « travaillait » les deux hippodromes en saison, Auteuil et Enghien ; il fallait regarder une course d’obstacle du haut des tribunes d’Auteuil, et la montée était rapide, pour voir ce que faisait chaque cheval, celui qui aurait pu gagner et n’a pas gagné, et pourquoi. Il suivait les cotes, et le moment où l’écurie allait « essayer » avec un cheval. Il lisait le soir le Paris-Sport Complet acheté au kiosque, avec les résultats d’Auteuil et le programme du lendemain à Enghien. Et il a fini par connaître « trop de gens, jockeys, entraîneurs, propriétaires, trop de chevaux et trop de choses ».
Il raconte aussi, dans un autre chapitre, avoir emporté à Enghien l’argent collecté par Ezra Pound pour sortir T. S. Eliot de sa banque, et l’avoir joué sur des chevaux d’obstacle qui, selon lui, couraient sous stimulants : l’un d’eux a désarçonné son jockey avant le départ. C’est son témoignage, pas un procès-verbal, mais c’est ce qu’il entend par « je savais trop de choses sur ce qui se passait à Enghien ».

Pourquoi Hemingway a quitté les courses : trop de temps, trop mêlé, et un vide à remplir
La réponse tient en trois raisons, qu’il donne lui-même. D’abord le temps : « il fallait un travail à plein temps pour handicaper intelligemment, et on ne pouvait pas gagner d’argent de cette façon », et ce temps n’était pas pour son écriture. Ensuite l’engrenage : « je m’y mêlais trop ». Enfin le savoir : il en avait trop appris sur Enghien, et sur les hippodromes de plat aussi.
Ce qu’il écrit après vaut pour tous ceux qui ont arrêté quelque chose : « quand j’ai cessé de travailler les courses, j’étais content, mais cela a laissé un vide ». Si c’était mauvais, le vide se remplit tout seul ; si c’était bon, il faut trouver mieux. Il remet le capital courses dans les fonds communs, le dépose à la Guaranty Trust du boulevard des Italiens, et déjeune avec son ami Mike Ward, qui lui donne la sortie : « tout ce sur quoi il faut parier pour avoir un frisson ne vaut pas la peine d’être regardé ». Mike lui propose mieux : les courses cyclistes, « on n’a pas besoin de parier dessus ».
Un écrivain américain d’une autre génération a fait le choix inverse : Charles Bukowski a passé sa vie à l’hippodrome, et nous racontons pourquoi Bukowski allait aux courses presque chaque jour. Deux réponses à la même tentation.
« Mon vieux » : la seule nouvelle de courses d’Hemingway qui a survécu à la valise volée
Hemingway se justifiait d’aller aux courses parce qu’il en écrivait. Fin 1922, une valise contenant ses manuscrits est volée à Hadley en gare de Lyon. Une seule nouvelle de courses en réchappe, parce qu’elle était dans le courrier des éditeurs : « My Old Man », en français « Mon vieux », écrite en 1922 et publiée en 1923 dans Three Stories and Ten Poems, son tout premier livre. Elle raconte, par la voix d’un gamin, la vie d’un jockey d’obstacle américain qui court à San Siro, puis en France, et elle se termine sur une chute. Les deux chapitres de Paris est une fête, eux, ne paraîtront qu’après sa mort, en 1964.
Hemingway aux courses d’Auteuil et d’Enghien : sur quoi on juge
- Ce que dit le texte, mot pour mot : Chèvre d’Or, Auteuil, 120 contre 1, vingt longueurs d’avance, chute au dernier obstacle, « assez d’économies sur lui pour nous faire vivre six mois ». Enghien : deux gagnants le même jour, 12 contre 1 puis 85 francs pour 10. Les raisons de l’arrêt : le temps, l’engrenage, ce qu’il savait sur Enghien.
- Ce qu’on ignore : la date exacte de la course de Chèvre d’Or, le montant en francs de la mise, et si un cheval de ce nom figure dans les programmes d’Auteuil de ces années. Paris est une fête est un livre de souvenirs écrit trente ans après les faits, et Hemingway lui-même prévient que le lecteur peut le lire comme une fiction.
- Le piège de traduction : l’édition française consultée transforme la cote en dossard « numéro 121 » ; l’original anglais donne la cote.
- Sources : Ernest Hemingway, A Moveable Feast (1964), chapitres « A False Spring » et « The End of an Avocation », texte anglais consulté ; Paris est une fête, traduction française, chapitres « Un faux printemps » et « Une occupation abandonnée » ; notice de la nouvelle « My Old Man » (Three Stories and Ten Poems, 1923) ; historique des hippodromes d’Auteuil (1873) et d’Enghien-Soisy.
Paris hippiques et jeu responsable : la règle qu’Hemingway s’était donnée
Hemingway ne misait « que ce qu’on avait décidé de dépenser », et il a arrêté le jour où le jeu a pris le pas sur le reste. Aujourd’hui, les paris sur les courses de chevaux sont réservés aux majeurs, et une mise doit rester un budget de loisir fixé à l’avance, jamais des économies. En cas de difficulté avec le jeu, le service Joueurs Info Service répond au 09 74 75 13 13 (appel non surtaxé). Pour comprendre les cotes et les rapports avant de jouer, lisez notre guide comment parier sur un cheval, et retrouvez l’actualité des hippodromes dans notre rubrique turf.
Hemingway, Auteuil, Enghien : ce qu’il faut retenir du cheval Chèvre d’Or
- Chèvre d’Or, 120 contre 1, vingt longueurs d’avance, tombé au dernier obstacle d’Auteuil : « de quoi vivre six mois » perdu en un saut. Hadley a pleuré pour le cheval, pas pour l’argent.
- Il a arrêté non pas à cause d’une chute, mais parce que les courses prenaient tout son temps et qu’il en savait trop ; le vide a été comblé par les vélodromes.
- Une seule nouvelle de courses a survécu à la valise volée de 1922 : « Mon vieux », l’histoire d’un jockey d’obstacle.




