
Tchernobyl : 31 chevaux de Przewalski lâchés dans la zone interdite, ils dorment dans les granges
En 1998, trente et un chevaux de Przewalski ont été lâchés dans la zone interdite de Tchernobyl, sans enclos, sans soigneur et sans plan de retour. Vingt ans plus tard, ils étaient environ cent cinquante. Et des pièges photographiques posés dans les fermes abandonnées ont montré ce que personne n’attendait d’un cheval de steppe : il dort à l’intérieur des granges en ruine, il y met bas, et il y passe l’été pour échapper aux insectes. Voici comment un cheval que l’on croyait éteint dans la nature est devenu l’animal emblématique du territoire le plus contaminé d’Europe, et ce que cette expérience dit de la vie d’un cheval sans homme.
Tchernobyl, 1998 : pourquoi 31 chevaux de Przewalski ont été lâchés dans la zone interdite
La zone d’exclusion de Tchernobyl couvre environ 2 600 kilomètres carrés autour de la centrale accidentée le 26 avril 1986. Les villages y ont été évacués, les champs abandonnés, les routes laissées à la forêt. Douze ans plus tard, des biologistes ukrainiens y voient ce que l’Europe n’a plus nulle part ailleurs : un très grand espace ouvert, sans agriculture, sans chasse et sans circulation.
L’idée est donc de rendre ce territoire à un herbivore de grande taille. En 1998, trente et un chevaux de Przewalski y sont relâchés : dix mâles et dix-huit femelles venus de la réserve d’Askania Nova, dans le sud de l’Ukraine, plus trois étalons issus d’un zoo local. Certaines sources datent l’opération de 1998 et 1999, en deux temps. Aucun enclos ne les retient, et c’est précisément le point de l’expérience.
Le pari est loin d’être gagné. Le cheval de Przewalski, que les Mongols appellent takhi, est un cheval trapu à grosse tête, à robe isabelle, avec un ventre crème, une raie de mule sombre le long du dos et une crinière noire, courte et dressée en brosse, sans aucun toupet. Ce n’est pas une variante de nos chevaux de selle : c’est une espèce à part, avec 33 paires de chromosomes contre 32 chez le cheval domestique. Si vous voulez comparer avec ce que vous montez, notre guide des robes du cheval décrit précisément ce dessin dit primitif, que l’on retrouve encore atténué chez des races comme le poney Fjord.
Askania Nova, la réserve qui a fourni les chevaux de Przewalski de Tchernobyl
Le détail que l’on oublie presque toujours, c’est d’où venaient ces chevaux. Askania Nova est une réserve de steppe du sud de l’Ukraine, et c’est l’un des lieux qui ont sauvé l’espèce au vingtième siècle. Le dernier cheval de Przewalski observé en liberté dans son milieu d’origine, un étalon solitaire, l’a été en 1969 en Mongolie. Après cette date, l’espèce ne survit plus que dans des parcs et des zoos.
Le fil est mince. Environ vingt-huit poulains capturés sont amenés en Europe en 1902 ; au milieu des années 1930, le cheptel reproducteur ne descend déjà plus que d’une dizaine de fondateurs. Les notices de référence indiquent que le groupe le plus précieux, celui d’Askania Nova, a été abattu par des soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, et qu’à la sortie du conflit, neuf chevaux seulement, sur les trente et un restants, ont donné une descendance. Tous les chevaux de Przewalski vivants aujourd’hui, à Tchernobyl comme ailleurs, descendent de cette poignée d’animaux.
Autrement dit : la réserve ukrainienne qui a failli perdre l’espèce est celle qui, cinquante ans plus tard, a renvoyé trente et un de ses chevaux dans une zone évacuée pour cause de radioactivité. C’est un des rares programmes de réintroduction où le point de départ et le point d’arrivée tiennent dans le même pays.

Le braconnage a failli effacer les chevaux de Przewalski de la zone
La première phase se passe bien. Après une mortalité normale de transfert, les naissances s’enchaînent et la population atteint environ soixante-cinq individus en cinq ans. Puis vient la chute. Entre 2004 et 2006, le braconnage décime le troupeau : en 2007, il ne reste qu’une cinquantaine de chevaux.
C’est un rappel utile quand on lit que la nature de Tchernobyl prospère parce que les radiations auraient chassé l’homme. Elles ne l’ont jamais totalement chassé. Le facteur qui a failli tuer l’expérience n’est pas la contamination, c’est un fusil. La remontée qui a suivi, une fois la surveillance renforcée, montre l’inverse de ce que l’on raconte d’habitude : ces chevaux ne sont pas protégés par la radioactivité, ils sont protégés par l’absence de monde.
Pour donner un ordre de grandeur, un cheptel de cent cinquante chevaux, c’est moins que ce que compte un département français moyen. Nos chiffres sur l’élevage de chevaux en France rappellent l’échelle : ici, on parle d’une population entière d’espèce sauvage qui tient dans un seul effectif de club.
Pourquoi les chevaux de Przewalski dorment dans les granges abandonnées
Voici la découverte qui a surpris les biologistes eux-mêmes. Une équipe de l’université de Géorgie, associée à la réserve radioécologique d’État de Polésie, du côté biélorusse de la zone, a posé des pièges photographiques non pas dans les prairies, mais à l’intérieur des bâtiments abandonnés : granges de kolkhozes, étables, hangars, maisons sans toit.
Résultat publié en 2019 dans la revue Mammal Research par Peter Schlichting, Valery Dombrovski et James Beasley : plus de onze mille images de chevaux de Przewalski utilisant ces structures. En hiver, les chevaux ont été enregistrés trente-cinq fois dans neuf des dix bâtiments suivis. En été, cent quarante-neuf fois dans la totalité des huit bâtiments suivis. Les images les montrent debout à l’abri, couchés pour dormir, et en train de se reproduire à l’intérieur.
La lecture des chercheurs est simple et elle parle à tout propriétaire de cheval : l’hiver, le bâtiment coupe le vent et la neige ; l’été, il sert de refuge contre les insectes. Un cheval qui a le choix entre un pré exposé et un abri sombre où les mouches ne le suivent pas choisit l’abri. C’est exactement le raisonnement qui fonde l’abri de pré dans nos écuries, et le critère que l’on regarde en premier quand on visite une pension pour chevaux : ce que l’animal peut faire quand personne ne décide pour lui.
Ce que les pièges photo ont vu d’autre autour des chevaux
Les mêmes bâtiments accueillent, l’été, des loups, des élans, des lynx, des sangliers, des cerfs, des chiens viverrins, des lièvres, des oiseaux et des chauves-souris. La ferme abandonnée est devenue une infrastructure de faune sauvage. Ce n’est pas un détail pittoresque : la présence de loups conditionne la façon dont les hardes de chevaux se déplacent et se regroupent, et c’est probablement l’un des paramètres qui expliquent que les hardes restent soudées.

Cent quarante chevaux de Przewalski aujourd’hui : ce que dit le dernier comptage
Le dernier recensement complet du côté ukrainien date de 2018. Il donne environ cent cinquante chevaux, répartis en treize hardes familiales avec poulains, six groupes d’étalons célibataires et quelques solitaires, avec au moins vingt-deux poulains nés cette année-là. Quelques animaux ont franchi la frontière et se sont installés du côté biélorusse.
Les estimations publiées autour de 2021 montent à cent cinquante ou cent quatre-vingts individus. Denis Vishnevskiy, qui dirige le département scientifique de la réserve radioécologique de Tchernobyl côté ukrainien, avance de son côté environ cent quarante chevaux, soit sept fois plus qu’à son arrivée il y a vingt-cinq ans. Ces chiffres ne se contredisent pas : ils ne portent ni sur le même périmètre, ni sur la même année, et aucun comptage complet n’a pu être mené depuis le début de la guerre.
Ce qui compte, pour juger une réintroduction, ce n’est pas le total : c’est la structure. Treize hardes familiales, des groupes de célibataires, des poulains chaque année : c’est le schéma social normal d’une population de chevaux libres, celui que l’on observe aussi chez les chevaux de Camargue élevés en semi-liberté. Une population qui se reproduit en hardes stables n’est plus un lot d’animaux lâchés : c’est une population.
La forêt rouge : ce que les chevaux de Przewalski font dans la zone la plus radioactive
Deuxième surprise pour les biologistes : ce cheval de steppe, morphologiquement fait pour les espaces ouverts, utilise beaucoup la forêt à Tchernobyl. Les pièges photographiques le montrent jusque dans la forêt rouge, ces pinèdes tuées par les retombées de 1986 et considérées comme l’un des endroits les plus radioactifs de la planète.
Germán Orizaola, de l’université d’Oviedo, qui a documenté cette population, insiste sur ce que l’on ne sait pas encore : personne n’a démontré que ces chevaux tirent un bénéfice de la radioactivité, et personne n’a démontré non plus qu’elle les affecte visiblement à l’échelle de la population. Le niveau de contamination varie énormément d’un point à l’autre de la zone, avec des relevés localement très supérieurs à la normale. Ce que l’on observe, c’est qu’une population privée d’agriculture, de chasse et de circulation routière croît, même sur un sol contaminé.
La prudence s’impose donc dans les deux sens. Écrire que Tchernobyl est devenu un paradis animalier est aussi faux qu’écrire que tout y est mort. La bonne formulation est plus terne et plus juste : l’absence permanente d’activité humaine pèse davantage, sur cette population de chevaux, que la radioactivité résiduelle.
Le cheval de Przewalski est-il vraiment le dernier cheval jamais domestiqué
C’est la phrase que l’on lit partout, et elle est aujourd’hui discutée. En 2018, une étude de génomes anciens a conclu que les chevaux de Przewalski descendraient des chevaux de Botai, dans l’actuel Kazakhstan, c’est-à-dire de chevaux déjà manipulés par l’homme il y a environ cinq mille cinq cents ans : ils seraient alors des chevaux retournés à l’état sauvage, et non des survivants d’une lignée jamais touchée.
Des travaux postérieurs, publiés en 2021, ont nuancé cette lecture : les chevaux de Botai et les chevaux de Przewalski descendraient séparément d’une même population sauvage ancienne. Un point fait en revanche consensus, et il vaut d’être retenu par tout cavalier : le cheval de Przewalski n’est pas l’ancêtre de nos chevaux de selle. Nos chevaux domestiques descendent d’une autre lignée. Nous l’avions déjà écrit à propos des chevaux peints à Lascaux, et à propos du cheval mongol de Gengis Khan, que l’on confond régulièrement avec le takhi alors que ce sont deux animaux différents.
Statut de l’espèce : classée éteinte à l’état sauvage, elle a été reclassée en danger critique en 2008, puis en danger en 2011, à mesure que les réintroductions prenaient. La Mongolie a reçu ses premiers chevaux réintroduits en 1992, avec seize animaux. Tchernobyl est venu après, et c’est aujourd’hui l’une des plus grandes populations libres de l’espèce, la seule installée hors de son aire d’origine. Pour situer cette espèce parmi les autres, notre panorama des races de chevaux et notre fiche sur l’akhal-teke montrent à quel point la notion de race ancienne demande à être vérifiée au cas par cas.
Depuis 2022, la guerre pèse sur les chevaux de Przewalski de Tchernobyl
La zone d’exclusion a été occupée par l’armée russe du 24 février au 31 mars 2022. Depuis, le travail scientifique y est contraint : des mines antipersonnel ont été laissées dans les champs et les forêts, des incendies d’origine humaine ont détruit des dizaines d’hectares dans la zone protégée au printemps 2024, et le comptage régulier des chevaux n’a plus pu être conduit comme avant.
Un cheval a été tué par une mine à l’été 2025, d’après l’équipe vétérinaire d’une association intervenant dans la zone, citée par la presse américaine en décembre 2025. C’est la seule perte documentée de ce type que nous ayons trouvée, et elle dit bien la nature du risque actuel : la population ne se joue plus sur la radioactivité, elle se joue sur ce que la guerre a laissé au sol.
Askania Nova, la réserve d’origine, se trouve par ailleurs dans une région du sud de l’Ukraine touchée par le conflit. L’espèce a donc, en un siècle, traversé deux guerres au même endroit.
Sur quoi on juge le retour d’une population de chevaux sauvages
Les récits de réintroduction se ressemblent tous et se valent rarement. Voici les critères que nous utilisons pour juger celui-ci, et que vous pouvez appliquer au prochain que vous lirez.
Sur quoi on juge une population de chevaux relâchés
- Des naissances, pas seulement des survivants. Vingt-deux poulains sur la seule année 2018 : une population qui se renouvelle, pas un stock qui s’épuise.
- Une structure sociale normale. Treize hardes familiales et six groupes d’étalons célibataires, c’est l’organisation spontanée de chevaux libres. Des animaux isolés qui ne se regroupent pas signalent un échec.
- Une expansion du territoire. Des chevaux qui franchissent la frontière biélorusse d’eux-mêmes occupent l’espace au lieu de le subir.
- Des comportements non enseignés. Utiliser une grange contre le vent en hiver et contre les insectes en été n’a été appris à personne : c’est l’animal qui décide.
- Une cause de mortalité identifiée. Ici le braconnage, puis les mines. Une population dont on ne sait pas de quoi elle meurt n’est pas suivie.
- Un comptage daté et situé. 2018, partie ukrainienne, méthode connue. Un chiffre sans année ni périmètre ne vaut rien.
- Ce que l’étude ne dit pas. Aucun des travaux cités ici ne conclut sur l’effet des radiations à l’échelle individuelle. Un article honnête l’écrit.
Ce que l’on ignore encore des chevaux de Przewalski de Tchernobyl
Trois zones d’ombre méritent d’être signalées, parce que les reprises grand public les effacent presque toujours.
Le nombre, d’abord. Cent cinquante en 2018, cent cinquante à cent quatre-vingts en 2021, environ cent quarante aujourd’hui selon le responsable scientifique de la réserve : ces chiffres n’ont pas la même origine et aucun comptage exhaustif n’a été publié depuis 2022. Nous les donnons donc comme des ordres de grandeur, pas comme une série.
Le statut, ensuite. L’Union internationale pour la conservation de la nature classe l’espèce en danger depuis 2011, mais une partie de la presse continue d’écrire en danger critique, qui était le classement de 2008. Les deux formules circulent en même temps.
La question des radiations, enfin. Les travaux disponibles décrivent une population qui croît et se déplace, y compris dans des secteurs très contaminés. Ils ne disent pas ce qui se passe au niveau de l’individu, de la fertilité ou de la longévité. Personne, à notre connaissance, n’a publié de suivi sanitaire individuel de ces chevaux. Notre méthode et nos sources détaillent la façon dont nous traitons ce type d’écart.
Chevaux de Przewalski : ce que cette histoire dit au cavalier d’aujourd’hui
On peut lire ce récit comme une curiosité post-apocalyptique. Il est plus utile de le lire comme une expérience grandeur nature sur ce que fait un cheval quand plus personne ne décide à sa place. Il vit en harde familiale stable. Il cherche un abri fermé contre le vent en hiver et contre les insectes en été. Il utilise la forêt autant que la prairie. Il met bas dehors, ou dans une grange, et il élève ses poulains dans le groupe.
Chacun de ces points est un critère de bien-être que l’on retrouve, mot pour mot, dans les recommandations d’hébergement des chevaux domestiques : vie en groupe, accès libre à un abri, surface et diversité de terrain. Les soins au cheval commencent là, avant tout produit et tout matériel. Et si vous voulez tester ce que vous savez du cheval en liberté, notre quiz de connaissances équestres couvre justement ces notions.
Reste l’essentiel, que les chercheurs eux-mêmes répètent : une population de chevaux ne se juge pas à une photo spectaculaire, elle se juge à des relevés datés. Trente-cinq passages en hiver, cent quarante-neuf en été, vingt-deux poulains en 2018. C’est ce type de suivi écrit, régulier et ennuyeux, qui permet de dire si un animal va bien. Pour un cheval de club ou de propriétaire, le principe est exactement le même.
À Tchernobyl, on ne sait ce que font les chevaux que parce que quelqu’un note chaque passage, chaque date et chaque naissance. Pour votre cheval, le carnet de santé Equirider joue le même rôle : vaccins, vermifuges, dents, parage, chaque acte gardé à sa date.
Sources : notice de référence sur le cheval de Przewalski (dernier individu observé en liberté en 1969, poulains capturés en 1902, goulot d’étranglement de la Seconde Guerre mondiale, 33 paires de chromosomes, statut UICN de 2008 et 2011, réintroduction en Mongolie de 1992, lâcher de 31 chevaux à Tchernobyl à partir de 1998) ; article de Germán Orizaola, université d’Oviedo, consacré aux chevaux sauvages de Tchernobyl (composition du lot de 1998, 65 individus vers 2002, braconnage de 2004 à 2006, 50 survivants en 2007, recensement de 2018 avec 13 hardes, 6 groupes d’étalons et 22 poulains, usage de la forêt et de la forêt rouge) ; Schlichting, Dombrovski et Beasley, Mammal Research, 2019, sur l’usage des bâtiments abandonnés par les chevaux de Przewalski dans la réserve radioécologique de Polésie, côté biélorusse (plus de 11 000 images, 35 détections dans 9 bâtiments sur 10 en hiver, 149 dans les 8 bâtiments suivis en été, autres mammifères observés) ; reportage de presse française réalisé dans la zone d’exclusion pour les quarante ans de la catastrophe (superficie de la zone, effectif d’environ 140 chevaux avancé par Denis Vishnevskiy, occupation russe du 24 février au 31 mars 2022, incendies du printemps 2024) ; dépêche de presse américaine de décembre 2025 relayant le travail d’une équipe vétérinaire dans la zone (cheval tué par une mine à l’été 2025, estimations de 150 à 180 individus en 2021) ; études de génomique ancienne de 2018 et 2021 sur la parenté entre chevaux de Botai et chevaux de Przewalski. Les écarts entre sources sur les effectifs, le statut UICN et la date exacte des lâchers sont signalés dans l’article. Equirider n’est affilié à aucune des institutions citées.
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