
L’animal le plus peint de Lascaux n’est pas le taureau : 364 chevaux, trouvés le 12 septembre 1940
Tout le monde connaît la salle des Taureaux. C’est l’image qui a fait le tour du monde, celle des manuels scolaires, celle qui a donné son surnom à la grotte. Sauf que le compte des figures dit autre chose. Sur les six cent cinq animaux identifiables peints ou gravés à Lascaux, trois cent soixante-quatre sont des chevaux, soit six sur dix. Les aurochs, ces fameux taureaux, ne pèsent même pas cinq pour cent du bestiaire. La grotte la plus célèbre de la préhistoire européenne est d’abord une grotte de chevaux, et ce sont quatre garçons de quinze à dix-huit ans qui sont tombés dessus le 12 septembre 1940, en pleine débâcle, dans une France coupée en deux.
Un trou, un chien, et quatre garçons qui n’avaient rien d’autre à faire
L’histoire commence quatre jours plus tôt. Le 8 septembre 1940, Marcel Ravidat, dix-huit ans, apprenti mécanicien à Montignac, se promène sur la colline de Lascaux avec son chien Robot quand il repère une ouverture dans le sol, au pied d’un arbre déraciné. Il n’y descend pas. Il garde l’endroit pour lui.
Le 12 septembre, il revient équipé. Il élargit l’orifice au couteau, avec une lampe à pétrole bricolée, et il n’est plus seul : trois garçons croisés en chemin l’accompagnent, Jacques Marsal, Georges Agniel et Simon Coencas. Ils se laissent glisser dans une cheminée étroite, atterrissent dans le noir, allument, et lèvent la tête.
Ce qu’ils voient au-dessus d’eux n’a été regardé par personne depuis à peu près vingt et un mille ans. Des chevaux, des cerfs, d’immenses bovidés en mouvement, à quelques centimètres de leurs visages. Ils reviennent les jours suivants, préviennent leur instituteur, et le 21 septembre l’abbé Henri Breuil, le préhistorien le plus réputé de son temps, se déplace et authentifie. La grotte est classée monument historique le 27 décembre 1940, trois mois après sa découverte. Nous sommes en pleine occupation.
Il faut prendre un instant la mesure de ce que ces quatre-là ont fait. Ils n’ont ni pillé, ni gratté, ni emporté quoi que ce soit. Marcel Ravidat et Jacques Marsal sont même restés camper devant l’entrée pour la protéger, et Marsal en fera son métier : il sera guide de Lascaux jusqu’à sa mort. On ne trouve pas souvent, dans l’histoire de l’archéologie, un chantier découvert par des adolescents et conservé intact par eux.
Trois cent soixante-quatre chevaux : le compte qui renverse la légende
Le dénombrement du bestiaire de Lascaux est un travail long et disputé, parce qu’il faut trancher entre figures complètes, esquisses et gravures à peine lisibles. André Glory, entre 1952 et 1963, en a relevé mille quatre cent trente-trois. Les inventaires récents en répertorient près de mille neuf cents.
Quand on ne garde que les animaux dont l’espèce est identifiable, on obtient six cent cinq figures, et la répartition est sans appel :
Le cheval domine à soixante pour cent, avec trois cent soixante-quatre représentations. Le cerf suit très loin derrière, à quinze pour cent et quatre-vingt-dix figures. L’aurochs plafonne autour de quatre virgule six pour cent, le bison autour de quatre virgule trois. Le bouquetin tourne autour de sept pour cent. Les félins se comptent sur les doigts d’une main et demie, sept exactement. L’ours, le rhinocéros, l’oiseau et l’unique silhouette humaine sont des pièces uniques.
Autrement dit, la salle des Taureaux doit son nom à quelques figures spectaculaires, pas à une majorité. Un visiteur qui ne retiendrait de Lascaux que les grands bovidés passerait à côté de quatre-vingt-dix pour cent du sujet. Ce déséquilibre n’a rien d’un hasard local : le cheval est l’animal le plus représenté de tout l’art paléolithique européen, et on retrouve sa silhouette jusque dans les grottes basques d’Isturitz et d’Oxocelhaya, là où l’on cherche encore aujourd’hui l’origine du Pottok, le poney basque.
Ce que ces peintres ont vu, et que nous savons encore lire
Il y a un plaisir particulier à regarder ces chevaux quand on en monte. Parce qu’ils sont justes.
Le modèle est constant : une tête forte et un chanfrein busqué, une encolure épaisse, une crinière courte et dressée en brosse, un corps trapu monté sur des membres fins, un ventre lourd. La robe est presque toujours bicolore, foncée sur le dessus et nettement plus claire sous le ventre, autour du nez et à l’intérieur des cuisses. Un cavalier moderne reconnaît immédiatement ce dessin : c’est un cheval de type sauvage, à robe isabelle ou souris, avec ce que les guides de robes appellent le pangaré, et bien souvent une raie de mule le long du dos.
Ce n’est pas de la stylisation, c’est de l’observation. Les peintres ne rendaient pas une idée de cheval, ils rendaient l’animal qu’ils avaient devant eux, avec des détails que seul quelqu’un qui le suit toute l’année peut connaître : les poils longs sous la gorge en hiver, la ligne du ventre qui s’arrondit chez les juments pleines, les touffes de mue qui pendent au printemps. Les mêmes points, exactement, que ceux que l’on apprend à repérer quand on étudie les parties du corps du cheval.
Sur la taille, en revanche, prudence. Une paroi n’est pas une toise, et le format des figures obéit à la place disponible plus qu’à l’échelle réelle. Les restes osseux, eux, donnent un animal petit et râblé, très loin des gabarits modernes que l’on trouve chez les plus grands chevaux du monde.
Sur quoi on juge un cheval peint il y a vingt et un mille ans
1. La crinière. Dressée en brosse et courte, comme chez les équidés sauvages, et non retombante sur l’encolure comme chez nos chevaux domestiques.
2. Le profil de la tête. Chanfrein busqué, ganaches larges, tête lourde par rapport au corps.
3. La ligne du dos. Souvent une bande sombre continue du garrot à la queue : la raie de mule, marqueur des robes primitives.
4. Le contraste ventre et dos. Éclaircissement du bas du corps, du bout du nez et de l’intérieur des membres : c’est le pangaré.
5. L’état du poil. Franges sous la gorge, touffes en train de tomber : le peintre indique une saison.
6. Le volume du ventre. Un abdomen très descendu, sur une silhouette par ailleurs sèche, se lit comme une jument pleine.
7. Les aplombs. Membres fins et sabots ronds, rendus sans perspective mais avec les articulations à la bonne place.
8. La place sur la paroi. Un cheval peint sur un relief bombé ou dans un angle est un choix, pas un manque de place : le rocher fait partie du dessin.
La saison écrite sur la robe des chevaux
C’est l’apport le plus étonnant des travaux modernes, et il tient à un préhistorien qui a passé vingt ans dans cette grotte, Norbert Aujoulat. En publiant en 2004 la synthèse de son étude, il a montré que les trois espèces majeures de Lascaux, cheval, aurochs et cerf, se superposent toujours dans le même ordre. Jamais l’inverse. Le cheval d’abord, l’aurochs par-dessus, le cerf en dernier.
Son interprétation est de nature équestre et zoologique avant d’être symbolique. Chaque espèce serait figurée avec la robe et les attributs de sa saison de reproduction. Le cheval porte sa livrée de printemps, l’aurochs celle de l’été, le cerf celle de l’automne, bois compris. La séquence des parois raconterait donc un cycle annuel, et le cheval y occupe la première case : le début.
Cette lecture reste une interprétation, elle est discutée, et ce n’est pas la seule sur le marché. Mais elle a un mérite immense pour qui connaît les chevaux : elle part d’un fait vérifiable sur les parois, la mue, et non d’une intuition sur le sacré. Un cheval qui perd son poil d’hiver, tout cavalier le reconnaît en février au premier coup de bouchon. Il se trouve que des gens le peignaient déjà.
Le cheval renversé, la frise des petits chevaux et les chevaux dits chinois
Le morceau de bravoure ne se trouve pas dans la salle des Taureaux mais juste à côté, dans un couloir d’une trentaine de mètres appelé le diverticule axial. La paroi droite y porte le panneau des chevaux chinois, ainsi nommé au moment de la découverte parce que leur trait rappelait aux premiers observateurs les encres d’Extrême-Orient. On y voit aussi la frise des petits chevaux, une file d’équidés obtenue non pas au pinceau mais par projection de pigment, soufflé à la bouche ou au tube, avec des pochoirs de bordure pour arrêter la couleur.
Et tout au fond, sur le retour de la paroi qui ferme le couloir, il y a le locus du Cheval renversé. Le peintre a suivi la courbure du rocher au point que l’animal bascule et se retrouve à l’envers. Pour le voir en entier, il faut tourner autour de la roche. C’est un cheval que l’on ne peut pas regarder d’un seul point de vue : il faut se déplacer, et le déplacement fait partie de l’oeuvre.
À ce niveau de maîtrise, on ne parle plus de gribouillages de chasseurs. On parle d’artistes qui connaissaient leur matière, leurs pigments et leur support, et dont le sujet de prédilection était le cheval. Cela fait de Lascaux la première grande page d’une histoire qui n’a jamais cessé, celle du cheval dans l’art.
Personne, absolument personne, ne montait ces chevaux
Voilà le vertige de l’affaire, et le point que l’on oublie systématiquement en visitant une grotte ornée.
Les chevaux de Lascaux sont peints autour de vingt et un mille ans avant nous. Or l’ADN ancien a considérablement resserré la date d’apparition du cheval que nous montons aujourd’hui. L’étude de référence publiée dans Nature en 2021, fondée sur plus de deux cent soixante-dix génomes anciens, situe le berceau de la lignée domestique moderne dans les steppes de la basse Volga et du Don, et sa diffusion à partir de deux mille deux cents ans avant notre ère seulement. En quelques siècles, ce cheval-là remplace les populations locales dans toute l’Eurasie.
Entre les peintres de Lascaux et le premier cavalier de cette lignée, il s’écoule donc environ dix-neuf mille ans. Ces chevaux-là n’étaient ni montés, ni attelés, ni gardés. Ils étaient chassés, observés, comptés, et manifestement admirés.
Deuxième surprise, du même tonneau : le cheval de Przewalski, que l’on présente souvent comme le dernier cheval sauvage, ne descend pas non plus de nos chevaux, et l’inverse est vrai aussi. Les analyses génétiques le rattachent aux chevaux de Botai, en Asie centrale, vers trois mille cinq cents ans avant notre ère, une lignée qui n’a pas donné les nôtres. Il ressemble donc beaucoup aux silhouettes de Lascaux sans en être l’héritier direct. Ce genre de retournement, l’archéogénétique équine en produit régulièrement, et il a déjà obligé à réécrire ce que l’on croyait savoir des grandes migrations à cheval, comme il a permis de lever un mystère vieux de quatre mille ans. C’est aussi ce travail sur le génome qui explique comment l’homme a façonné, race après race, l’animal que nous appelons cheval.
À retenir
Lascaux est découverte le 12 septembre 1940 par Marcel Ravidat, dix-huit ans, et trois camarades de quinze à dix-sept ans, quatre jours après que Ravidat a repéré l’ouverture en promenant son chien. Sur six cent cinq animaux identifiables, trois cent soixante-quatre sont des chevaux, soit soixante pour cent, contre quinze pour cent de cerfs et moins de cinq pour cent d’aurochs. Les datations récentes situent l’ensemble autour de vingt et un mille ans avant le présent. Ces chevaux n’ont jamais été montés : la lignée domestique que nous connaissons ne se diffuse qu’à partir de deux mille deux cents ans avant notre ère, environ dix-neuf mille ans plus tard. La grotte a été ouverte au public en juillet 1948, puis refermée en avril 1963.
Un million de visiteurs, puis la porte se referme
La grotte ouvre au public le 13 juillet 1948. Le succès est immédiat et démesuré : en quinze ans, environ un million de personnes descendent voir les chevaux. On aménage un escalier, une porte de bronze, un éclairage électrique, un système pour évacuer l’eau.
Et les peintures commencent à mourir. Le gaz carbonique expiré par les visiteurs, l’humidité qu’ils apportent et la lumière artificielle déclenchent deux pathologies que les conservateurs nomment la maladie verte, une prolifération d’algues sur les parois, et la maladie blanche, un voile de calcite. En avril 1963, André Malraux, ministre de la Culture, ferme la grotte. Elle ne rouvrira jamais au public.
Ce qui se visite aujourd’hui, ce sont des reproductions, et elles sont remarquables : Lascaux II à partir de juillet 1983, puis Lascaux IV, fac-similé intégral inauguré fin 2016 au pied de la colline, à Montignac. Vous n’y verrez pas les vraies parois. Vous y verrez les mêmes chevaux, au millimètre.
Ce que ces chevaux ont à voir avec le vôtre
Il y a une continuité troublante entre ce que faisaient les peintres de Lascaux et ce que fait un propriétaire aujourd’hui. Ils notaient une robe, une ligne de dos, une marque en tête, l’état du poil selon la saison. Trois cent soixante-quatre fois.
C’est exactement, mot pour mot, ce que contient la première page du document d’identification d’un cheval moderne : la robe, les épis, les marques, tout ce qui permet de dire que cet animal-là est bien celui-là. Cette description, on l’appelle le signalement, et elle reste la pièce d’identité de votre cheval. La tenir à jour avec les vaccins, les vermifuges et les soins, c’est ce que permet le carnet de santé numérique. La logique n’a pas bougé en vingt et un mille ans, seul le support a changé.
Quant à la robe elle-même, le vocabulaire vaut le détour. Le pangaré, la raie de mule, l’isabelle, la souris : ce sont des mots faits pour décrire précisément ces chevaux primitifs, et ils servent encore tous les jours à identifier les robes de base et à situer une monture dans les grandes familles de races de chevaux. Certaines de ces robes cachent d’ailleurs des histoires génétiques spectaculaires, comme celle des chevaux de Camargue qui naissent noirs et blanchissent ensuite.
Les chevaux de Lascaux se trouvent en Périgord noir, dans la vallée de la Vézère. C’est aussi l’un des plus beaux terrains de randonnée équestre de France, et rien n’interdit d’aller voir les descendants avant les ancêtres.
Avant de réserver, deux repères utiles : le budget réel d’un séjour, détaillé dans notre comparatif des prix d’une randonnée à cheval en France, et le catalogue complet des voyages et randonnées équestres région par région.
Ce que nous ne savons pas
Beaucoup de choses, et il vaut mieux le dire.
La datation exacte de Lascaux reste discutée. Les mesures radiocarbone les plus récentes donnent autour de vingt et un mille à vingt et un mille cinq cents ans calibrés avant le présent, mais des datations antérieures situaient l’ensemble plutôt vers dix-huit mille six cents à dix-huit mille neuf cents ans, et l’attribution culturelle oscille entre la fin du Solutréen et un Magdalénien ancien. Nous retenons l’ordre de grandeur de vingt et un mille ans, en sachant qu’il peut encore bouger.
Le dénombrement des figures varie selon les auteurs et selon ce que l’on accepte de compter. Les six cent cinq animaux déterminables et les trois cent soixante-quatre chevaux proviennent des inventaires de référence de l’art pariétal ; d’autres publications avancent environ trois cent cinquante chevaux sur six cents animaux. La conclusion, elle, ne change pas d’un pouce : le cheval domine largement.
La date de fermeture au public est donnée tantôt au 17, tantôt au 20 avril 1963 selon les sources. Nous écrivons donc avril 1963.
L’interprétation saisonnière de Norbert Aujoulat est une hypothèse d’auteur, solidement argumentée mais non consensuelle. Elle est présentée ici comme telle.
Enfin, nous ne savons pas pourquoi ces gens ont peint. Chasse propitiatoire, mythologie, calendrier, transmission de savoir, tout a été proposé et rien n’est démontré. La seule chose que les parois prouvent, c’est qu’ils regardaient les chevaux avec une attention que peu de cavaliers modernes soutiendraient.
Sources
Site officiel de Lascaux et de Lascaux IV (Département de la Dordogne) pour la chronologie de la découverte, l’ouverture de 1948, la fermeture de 1963 et les fac-similés. Ministère de la Culture, Centre national de préhistoire, pour la description du diverticule axial et des panneaux. Base Jean Clottes du CNRS, d’après Leroi-Gourhan et Allain (1979) et Aujoulat (2004), pour le dénombrement du bestiaire. Norbert Aujoulat, Lascaux, le geste, l’espace et le temps (2004), pour la séquence cheval, aurochs, cerf et sa lecture saisonnière. Librado et coll., Nature, 2021, pour l’origine et la diffusion du cheval domestique moderne à partir des steppes de la basse Volga et du Don. Gaunitz et coll., Science, 2018, pour le rattachement du cheval de Przewalski aux chevaux de Botai.
Et si l’histoire du cheval vous amuse, elle se teste : notre grand quiz d’histoire équestre commence assez loin, mais pas encore à Lascaux. Dans un autre registre archéologique, on a aussi raconté le cheval retrouvé harnaché sous la cendre de Pompéi.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur Lascaux, 12 septembre 1940
Le quiz
Turin, 3 janvier 1889 : pourquoi Nietzsche a enlacé un cheval battu,…
Un cheval lui a marché dessus à 17 ans : pourquoi Guillaume Canet es…
Six mois d'économies sur Chèvre d'Or, 120 contre 1 : pourquoi Heming…
Secretariat : un cœur de 10 kilos découvert à l'autopsie, le secret …
Percuté à toute bride par un domestique, cru mort deux heures : la c…Articles similaires
