
Pourquoi Tolstoï a fait raconter sa vie par un vieux cheval pie, castré à cause de sa robe
Tolstoï commence en 1863 une nouvelle racontée à la première personne par un cheval : un vieux hongre pie, maigre, la lèvre pendante, que les autres chevaux du troupeau méprisent. Il la laisse en plan, écrit Guerre et Paix puis Anna Karénine, et ne la reprend qu’en 1885, quand sa femme retrouve le manuscrit dans ses papiers. Kholstomer, histoire d’un cheval paraît en 1886, vingt-trois ans après les premières pages. Le cheval a existé, l’histoire de sa robe aussi, et ce texte a fait dire à ses contemporains que Tolstoï avait dû être un cheval dans une autre vie. Voici pourquoi.
Kholstomer, un vrai cheval pie né au haras de Khrenovoïé
Le point de départ n’est pas une invention. En 1856, l’éleveur Alexandre Stakhovitch raconte à Tolstoï l’histoire d’un trotteur pie célèbre dans le milieu des haras russes, issu de l’élevage de Khrenovoïé, près de Voronej. C’est là que le comte Alexis Orlov a créé à la fin du XVIIIe siècle la race qui porte son nom, le trotteur Orlov, à partir de l’étalon arabe gris Smetanka. Un trotteur de grande origine qui naît pie, dans ce monde-là, est une anomalie : la robe tachée passe pour un défaut, presque une faute de goût dans une lignée de prestige.
Le frère d’Alexandre, l’écrivain Mikhaïl Stakhovitch, pensait en faire un récit, les « aventures d’un cheval pie ». Il meurt en 1858 sans l’avoir écrit. Tolstoï reprend l’idée. Le surnom du cheval, Kholstomer, vient selon le récit de sa foulée immense : il avalait le terrain comme on mesure une pièce de toile, à grands gestes réguliers.
Pourquoi Tolstoï laisse son cheval pie en plan pendant vingt-trois ans
Tolstoï travaille sur le manuscrit en 1863, l’année de son entrée dans le grand chantier de sa vie. Il le range, et le cheval attend. Entre-temps paraissent Guerre et Paix, puis Anna Karénine. Ce n’est qu’en 1885 que Sofia Tolstoï retombe sur les brouillons et pousse son mari à les finir. Il les reprend, les remanie, et le texte entre dans le cinquième volume de ses œuvres réunies en 1886, sous le titre Kholstomer, histoire d’un cheval.
On ne sait pas avec certitude pourquoi il l’a abandonné si longtemps ; Tolstoï ne s’en est pas expliqué dans les sources que nous avons consultées. On constate seulement que le texte de 1886 est plus sombre que le projet de départ, et qu’il porte la marque des années où l’écrivain remet en cause la propriété, l’argent et sa propre classe.
1864 : Tolstoï tombe de cheval à la chasse, au moment de Guerre et Paix
Le cavalier n’est pas un amateur de salon. À Iasnaïa Poliana, son domaine au sud de Moscou, Tolstoï chasse à courre avec ses lévriers barzoïs et monte presque chaque jour. En septembre 1864, lors d’une partie de chasse, il fait une chute de cheval et se casse le bras. Les biographes situent dans cette convalescence un moment clé de l’écriture de Guerre et Paix, roman qu’il a commencé l’année précédente et dont les premiers chapitres paraissent dans la revue Rousski Vestnik à partir de 1865.

Il ne descendra pas de selle pour autant. Les photographies prises à Iasnaïa Poliana dans les dernières années de sa vie le montrent encore à cheval, passé 80 ans. Quand il écrit la vieillesse d’un cheval, il sait de quoi est fait le dos d’un vieux hongre, et ce que pèse un cavalier sur une monture fatiguée.
Ce que raconte le cheval Kholstomer, nuit après nuit
Le récit se passe dans un troupeau. Les jeunes chevaux bousculent le vieux pie et le mordent. Puis, la nuit, il se met à parler, et les autres l’écoutent. Il raconte sa naissance au haras, fils de Lioubezny Ier et de Baba, sa robe qui fait honte au maître d’élevage, la castration décidée à cause de cette robe et non de son caractère, la tristesse qui suit.
Il raconte surtout ses années de gloire : vendu à un officier, le prince Serpoukhovskoï, il devient le trotteur le plus rapide de la ville, celui qu’on attelle pour être vu. Une nuit, le prince le lance à fond à la poursuite de sa maîtresse partie avec un autre. Le cheval s’y brise. Commence alors la descente : revendu, revendu encore, il passe de main en main jusqu’à finir au troupeau, vieux, galeux, sans valeur.
« Mon cheval » : la phrase du cheval Kholstomer qui a fondé une théorie littéraire
Le passage le plus célèbre de la nouvelle n’est pas une scène d’action. C’est une réflexion du cheval sur un mot qu’il ne comprend pas : « mon ». Les hommes disent « mon cheval », note Kholstomer, alors que celui qui le dit ne le monte pas, ne le soigne pas et ne le nourrit pas. Il en conclut que les hommes se laissent guider par les mots plutôt que par les actes, et que le bonheur de pouvoir dire « mien » compte davantage pour eux que tout le reste.
En 1917, le critique Viktor Chklovski s’appuie sur ce passage dans son essai L’Art comme procédé pour définir ce qu’il appelle l’« ostranenie », la défamiliarisation : regarder une chose banale avec les yeux de quelqu’un qui la découvre, pour qu’elle redevienne visible. La propriété, vue par un cheval, cesse d’aller de soi. Le cheval pie de Tolstoï est ainsi devenu l’un des exemples fondateurs de la théorie littéraire du XXe siècle.

Pourquoi Tourgueniev disait que Tolstoï avait dû être un cheval
La formule est restée attachée à la nouvelle : Ivan Tourgueniev aurait dit à Tolstoï qu’il avait dû être un cheval dans une vie antérieure, tant il savait se mettre dans la peau de l’animal. L’anecdote est reprise par de nombreux biographes et commentateurs, souvent sous forme de boutade entre contemporains. Nous n’en avons pas retrouvé la source de première main, ni la date exacte : elle est à lire comme un mot rapporté, pas comme une citation vérifiée.
Ce qui la rend crédible, c’est le texte lui-même. Kholstomer ne parle pas comme un homme déguisé en cheval. Il juge les humains à leurs gestes : qui le nourrit, qui le frappe, qui le regarde courir. Il sent le poids d’un cavalier, la morsure d’un fouet, la honte d’une robe. Les cavaliers qui lisent la nouvelle y reconnaissent des choses vues au pré.
La fin du cheval pie : un cheval utile jusqu’au bout, un maître inutile
Le dernier chapitre est d’une sécheresse volontaire. Le vieux cheval, malade, est abattu, et la nature reprend ce qu’il reste de lui : une louve en nourrit ses petits. Tolstoï fait mourir ensuite le prince Serpoukhovskoï, devenu un vieillard bouffi et ruiné, dont le corps ne sert à personne. Le contraste est la morale de la nouvelle : le cheval aura servi jusqu’au bout, l’homme qui disait « mon cheval » n’aura servi à rien.
Le texte n’a jamais cessé d’être joué. En 1975, Gueorgui Tovstonogov et Mark Rozovski le portent sur la scène du Grand Théâtre dramatique de Léningrad sous le titre Histoire d’un cheval, avec l’acteur Evgueni Lebedev dans le rôle de Kholstomer. Le spectacle devient l’un des plus célèbres du théâtre soviétique et tourne à l’étranger.
Ce que Kholstomer dit encore aux cavaliers sur le cheval âgé
Lue aujourd’hui, la nouvelle de Tolstoï parle aussi d’une réalité très concrète : la fin de vie d’un cheval qui change de mains. Kholstomer passe de main en main, et chaque propriétaire ignore ce que le précédent savait de lui. C’est précisément ce que permet d’éviter un suivi écrit : le carnet de santé du cheval, qui garde l’historique des soins, des vaccins et des alertes d’un cheval âgé, quel que soit le nombre de mains par lesquelles il passe.
La robe pie, elle, n’est plus un défaut : elle est recherchée dans plusieurs races, et notre guide des robes du cheval explique comment la reconnaître. Pour situer le trotteur Orlov parmi les autres races, voir notre panorama des races de chevaux. Et pour un autre géant du XIXe siècle bouleversé par un cheval, lire l’histoire de Nietzsche et le cheval de Turin, ou celle de Géricault et ses chutes de cheval.
Établi : l’origine du récit (histoire racontée par Alexandre Stakhovitch en 1856, projet de son frère Mikhaïl mort en 1858), le travail de 1863, la reprise en 1885 à l’initiative de Sofia Tolstoï, la publication de 1886, le passage sur « mon cheval » et son usage par Chklovski en 1917, la mise en scène de Tovstonogov avec Evgueni Lebedev en 1975.
Établi dans ses grandes lignes : la chute de cheval de 1864 et le bras cassé pendant une chasse ; les détails médicaux varient selon les biographes et nous ne les reprenons pas.
Rapporté, non vérifié à la source : le mot de Tourgueniev sur Tolstoï « cheval dans une autre vie ». Inconnu : la raison exacte de l’abandon du manuscrit pendant plus de vingt ans.
Sources du récit sur Tolstoï et le cheval Kholstomer
Léon Tolstoï, Kholstomer, histoire d’un cheval (1886) ; notices encyclopédiques russe et anglaise consacrées à Kholstomer (genèse, Stakhovitch, Khrenovoïé, publication, adaptation de 1975) ; Viktor Chklovski, L’Art comme procédé (1917) ; chronologies biographiques de Tolstoï pour la chute de cheval de 1864 et la publication de Guerre et Paix dans le Rousski Vestnik ; documentation sur le haras de Khrenovoïé et la création du trotteur Orlov par le comte Alexis Orlov.
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