
Turin, 3 janvier 1889 : pourquoi Nietzsche a enlacé un cheval battu, puis s’est tu pendant onze ans
Le 3 janvier 1889, à Turin, Friedrich Nietzsche aurait vu un cocher frapper son cheval de fiacre sur la piazza Carlo Alberto, se serait jeté au cou de l’animal en sanglotant, puis se serait effondré. Dans les jours qui suivent, il envoie des billets signés « Dionysos » ou « le Crucifié » à ses amis ; le 8 janvier, Franz Overbeck vient le chercher ; il ne publiera plus une ligne et mourra onze ans plus tard, le 25 août 1900, à Weimar. Tout cela est vrai, sauf peut-être le cheval : la scène n’est racontée pour la première fois qu’en septembre 1900, par un journaliste anonyme, onze ans après les faits et un mois après la mort du philosophe. Voici ce qui est attesté, ce qui ne l’est pas, et pourquoi le cheval de Turin tient quand même.
L’homme qui avait écrit contre la pitié tombe dans les bras d’un cheval battu : l’image a nourri des romans, un film, des tableaux. Elle repose sur une source unique, tardive et de troisième main. On la raconte ici avec ses trous.
Turin, automne 1888 : Nietzsche à deux pas des chevaux de fiacre de la piazza Carlo Alberto
Nietzsche découvre Turin au printemps 1888. Il y arrive le 5 avril, en repart pour l’Engadine en juin, et y revient le 21 septembre pour un séjour qu’il pense définitif. Dans une lettre à son ami Heinrich Köselitz (Peter Gast), en avril, il qualifie la ville de « découverte capitale ». Il loue une chambre au troisième étage du 6, via Carlo Alberto, chez Davide Fino, un marchand de journaux, à l’angle de la place du même nom. De sa fenêtre, il voit les arcades, le palais Carignano et la station de fiacres où attendent les chevaux de louage.
Cet automne turinois est le plus productif de sa vie : il achève Le Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, et rédige en quelques semaines Ecce Homo. Ses lettres disent une euphorie qui inquiète déjà ses correspondants. Il a 44 ans, il est presque aveugle, migraineux, seul, et se croit au sommet de sa puissance.

3 janvier 1889 : la scène du cheval de fiacre battu, telle qu’on la raconte
Le matin du 3 janvier 1889, Nietzsche sort de chez lui. Sur la piazza Carlo Alberto, ou à son extrémité, un cocher s’acharne au fouet sur un cheval de fiacre qui refuse d’avancer. Le philosophe traverse la place en courant, se jette au cou du cheval pour le protéger des coups, éclate en sanglots, et s’écroule. Des passants, ou deux gardes municipaux selon les versions, le relèvent et le ramènent chez Fino. À partir de ce jour, Nietzsche n’est plus le même homme.
La scène a tout pour frapper : l’auteur de L’Antéchrist, achevé quelques semaines plus tôt dans cette même chambre, y avait fait de la pitié la plus dangereuse des faiblesses. Et sa raison s’éteindrait dans un geste de pure compassion, pour un cheval. Un cheval de fiacre, à l’époque, est souvent un animal usé, acheté d’occasion, qui travaille jusqu’à l’épuisement dans le froid, comme ceux que l’on croise dans l’histoire du cheval au travail dans les villes du XIXe siècle.
Ce que l’on ignore encore du cheval de Turin : une source unique, onze ans après
Le problème est simple : aucun témoin direct n’a raconté cette scène en 1889. Ni Davide Fino dans ce qu’il a dit aux proches, ni Franz Overbeck, qui arrive cinq jours plus tard et écrit longuement à Peter Gast sur l’état de son ami, ni les billets de Nietzsche lui-même ne mentionnent un cheval. Le premier récit imprimé paraît dans la revue italienne Nuova Antologia le 16 septembre 1900, un mois après la mort du philosophe : un journaliste anonyme y rapporte ce qu’aurait raconté Fino, qui tenait lui-même l’anecdote d’un agent de police. Trois intermédiaires, onze ans de distance, aucun nom.
C’est le philosophe turinois Anacleto Verrecchia qui, dans La catastrofe di Nietzsche a Torino (1978), a reconstitué cette chaîne de transmission et montré que les sources directes de janvier 1889 ne concordent pas entre elles sur le déroulement de l’effondrement. Le biographe Curt Paul Janz rapporte lui aussi des versions divergentes : dans certaines, Nietzsche est ramené chez lui par deux gardes après avoir fait scandale sur la voie publique, sans qu’il soit question d’un cheval. Le cocher qui frappe, le cheval qui refuse, les larmes : ces détails semblent s’être ajoutés au fil des rééditions.
Comme pour la légende du cheval de mine devenu aveugle au fond du puits, une image forte a remplacé les faits. Mais l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence : personne n’a établi que la scène n’a pas eu lieu, on sait seulement que personne qui l’ait vue ne l’a racontée.
Les billets de la folie : ce que Nietzsche a écrit lui-même, sans un mot du cheval de Turin
Entre le 3 et le 6 janvier 1889, Nietzsche envoie à ses amis et à quelques inconnus une série de courts billets que la tradition appelle les Wahnzettel, les « billets de la folie ». À Cosima Wagner, la veuve du compositeur, il écrit : « Ariane, je t’aime. Dionysos. » À Franz Overbeck, il annonce qu’il fait « fusiller tous les antisémites ». À Jacob Burckhardt, son ancien collègue de Bâle, il adresse le 6 janvier une lettre plus longue où il dit qu’il aurait « bien préféré être professeur à Bâle que Dieu », mais qu’il n’a pas osé pousser son égoïsme jusqu’à renoncer, pour cela, à créer le monde. La plupart sont signés « Dionysos » ; quelques-uns « le Crucifié ».
Ces billets sont datés, conservés, publiés dans l’édition critique de sa correspondance. Ils prouvent qu’au tout début de janvier 1889, quelque chose s’est rompu. Ils ne disent rien du cheval, ni de la place, ni du cocher.
Franz Overbeck à Turin le 8 janvier 1889 : le philosophe ramené à Bâle, pas son cheval
C’est la lettre à Burckhardt qui déclenche le secours. Le vieil historien la porte à Franz Overbeck, professeur de théologie à Bâle et ami le plus fidèle de Nietzsche. Overbeck part aussitôt et arrive à Turin le 8 janvier. Il trouve son ami dans sa chambre, chez Fino, tantôt prostré, tantôt exalté, chantant et jouant du piano. Le récit qu’il en fait à Peter Gast est le seul témoignage direct de ces jours-là, et il ne parle que de l’appartement, pas de la rue.
Avec l’aide d’un dentiste allemand installé à Turin, Overbeck persuade Nietzsche de prendre le train le 9 janvier. Le 10, ils sont à Bâle, à la clinique psychiatrique de la Friedmatt, dirigée par le professeur Ludwig Wille. Une semaine plus tard, sa mère Franziska vient le chercher et l’emmène à la clinique universitaire d’Iéna, chez Otto Binswanger. Le diagnostic posé alors, une paralysie générale, reste discuté par les médecins.

Nietzsche cavalier : la blessure de mars 1868, le pommeau de la selle et des mois sans marcher
Le cheval de Turin n’est pas le premier cheval de la vie de Nietzsche. En octobre 1867, à 23 ans, il s’engage pour un an de service volontaire dans l’artillerie montée de Naumburg. Il apprend à monter, jusqu’à un accident de cavalier tout à fait banal. En mars 1868, en sautant en selle, il se heurte violemment la poitrine contre le pommeau et se déchire deux muscles du côté gauche. La plaie s’infecte, il reste alité des semaines, incapable de marcher pendant des mois, et sera réformé. Il reprend ses études et obtient, l’année suivante, sa chaire de philologie à Bâle, à 24 ans.
Ce détail compte : Nietzsche savait ce qu’est un cheval, ce que pèse une encolure, ce que vaut un animal au travail. Les philosophes ont souvent croisé le cheval au mauvais moment : Montaigne a été tenu pour mort pendant deux heures après une chute de cheval, et en a tiré l’un de ses plus beaux chapitres. Nietzsche, lui, n’a plus rien écrit après le sien.
Onze ans de silence : de la clinique de Bâle à Weimar, loin du cheval de Turin
Après Iéna, Nietzsche est confié à sa mère, qui le ramène à Naumburg en 1890. Il ne reconnaît plus ses livres, dont le succès commence pourtant. À la mort de Franziska en 1897, sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche l’installe à Weimar, dans la villa Silberblick, où elle organise autour de lui un culte que les visiteurs décrivent avec gêne. Il y meurt le 25 août 1900, à 55 ans, d’une pneumonie suivie d’une attaque. Trois semaines plus tard paraît le premier récit du cheval. Onze ans sans une ligne : c’est cela, la vraie mesure de janvier 1889. Que le cheval ait existé ou non, la rupture est documentée jour par jour, par ses lettres puis par leur absence.
Le Cheval de Turin de Béla Tarr : quand le cinéma repart du cheval et non du philosophe
En 2011, le réalisateur hongrois Béla Tarr, avec Ágnes Hranitzky, ouvre son dernier film, Le Cheval de Turin, par une voix off qui raconte la scène du 3 janvier 1889, puis constate que l’on ne sait rien de ce qu’est devenu le cheval. Le film, en noir et blanc, ne montre jamais Nietzsche : il suit pendant six jours un cocher, sa fille et leur cheval qui refuse de manger, dans une ferme balayée par le vent. Ours d’argent, Grand prix du jury, Berlinale 2011.
Tarr fait ce que la légende n’avait jamais fait : il prend le cheval au sérieux, comme un être qui a une vie après la place. Le cheval de Turin nous touche parce que nous savons ce qu’un cheval battu coûte, à lui et à celui qui le voit. Ce que l’on sait aujourd’hui du soin et du bien-être du cheval au travail n’a rien d’une fable : un animal attelé qui refuse d’avancer est presque toujours un animal qui a mal, qui a froid ou qui a peur.
Le cheval de Turin : sur quoi on juge
Attesté par des documents datés : le séjour de Nietzsche à Turin (avril-juin puis septembre 1888-janvier 1889) ; la chambre au 6, via Carlo Alberto, chez Davide Fino ; les billets signés « Dionysos » et « le Crucifié » des 3-6 janvier 1889, dont la lettre à Burckhardt du 6 janvier ; l’arrivée d’Overbeck le 8 janvier et le retour à Bâle le 9-10 ; la clinique de Bâle puis celle d’Iéna ; Naumburg en 1890, Weimar en 1897 ; la mort le 25 août 1900 ; l’accident d’artillerie montée de mars 1868.
Non attesté : la scène du cheval de fiacre elle-même. Première mention imprimée le 16 septembre 1900 (Nuova Antologia, auteur anonyme, rapportant Fino qui rapportait un policier). Aucun témoin direct, aucun nom de cocher, aucune trace dans les lettres de Nietzsche ni dans celles d’Overbeck. Le jour exact du 3 janvier est celui de la tradition, cohérent avec la date des premiers billets, mais pas celui d’un procès-verbal.
Ce que cela change : rien à l’effondrement, qui est certain ; tout à l’image.
Pourquoi la légende du cheval de Turin tient quand même
Une histoire de troisième main, écrite onze ans après, devrait s’effacer. Celle-ci fait l’inverse. Elle tient parce qu’elle condense en un geste ce que Nietzsche a passé quinze ans à écrire : la pitié comme tentation, la folie comme dernier mot d’une pensée qui n’a jamais voulu s’arrêter. Elle tient aussi parce qu’un cheval de fiacre battu sur une place d’hiver est une image que tout le monde comprend sans avoir lu une page de philosophie. C’est la même mécanique qui fait vivre le récit tardif de la chute de cheval de Gengis Khan ou la permission de police de Rosa Bonheur pour peindre les chevaux du marché : la source est fragile, l’image est juste.
Reste un fait que personne ne conteste : début janvier 1889, un homme qui avait tout misé sur la force s’est effondré, et la seule image que la postérité a gardée de cet instant est celle d’un cheval qu’on frappe et d’un bras qui le protège. On n’a pas la preuve. On a le choix que des générations ont fait de le croire, et ce choix dit quelque chose du cheval autant que du philosophe.
Nietzsche et le cheval de Turin : ce qu’il faut retenir
L’effondrement de Nietzsche à Turin, début janvier 1889, est l’un des épisodes les mieux datés de sa vie : billets du 3 au 6 janvier, arrivée d’Overbeck le 8, clinique de Bâle le 10, Iéna la semaine suivante, onze ans de silence jusqu’au 25 août 1900. Le cheval de fiacre battu sur la piazza Carlo Alberto n’apparaît qu’en septembre 1900, sous une plume anonyme et de troisième main ; Anacleto Verrecchia l’a établi en 1978. La scène est une légende au sens propre : ce qu’on lit et répète, non ce qu’on a vu. Elle a pourtant produit un film majeur et une image que rien n’efface, parce qu’elle dit vrai sur ce qu’un cheval maltraité fait à celui qui regarde. Nietzsche, ancien cavalier d’artillerie blessé par un pommeau de selle en 1868, le savait mieux que la plupart de ses lecteurs.
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