
Pourquoi Géricault, le peintre du Radeau de la Méduse, est mort à 32 ans de ses chutes de cheval
Théodore Géricault, le peintre du Radeau de la Méduse, est mort le 26 janvier 1824, à six heures du matin, au 23 rue des Martyrs, à Paris. Il avait 32 ans. Ses biographes s’accordent sur la cause : une tuberculose de la colonne vertébrale, le mal de Pott, dont l’abcès s’est ouvert et ne s’est plus jamais refermé après une série de chutes de cheval en 1822, à Montmartre et au Champ-de-Mars. Opéré plusieurs fois par Dupuytren, cloué au lit à partir du milieu de 1823, il s’est éteint la main dans celle de deux amis. Le cheval, qu’il avait appris à peindre dans les écuries de Versailles, avait été toute sa vie, et il a précipité sa fin.
La France connaît le tableau. Elle connaît moins l’homme, cavalier obsessionnel, qui avait exposé à 21 ans un officier sur un cheval cabré, servi dans les Mousquetaires du roi, peint les pur-sang du Derby d’Epsom en plein galop, et qui, malade, remontait quand même.
Géricault, formé au cheval avant la peinture : Carle Vernet et les écuries de Versailles
Né à Rouen le 26 septembre 1791, Théodore Géricault grandit à Paris dans une famille aisée, avec une double passion, le dessin et les chevaux. Vers 1808, il entre dans l’atelier de Carle Vernet, le peintre des chevaux et des cavaliers, puis, en 1810-1811, chez Pierre-Narcisse Guérin, où l’on forme les peintres d’histoire. Guérin lui apprend la figure ; Vernet lui a donné le cheval.
Le reste, il va le chercher aux écuries de Versailles, où il obtient de travailler d’après nature et où il apprend, dit-on, l’anatomie et le mouvement du cheval qui feront la précision de ses toiles. Dès ces années, il monte lui-même, beaucoup. Le cheval n’est pas un motif chez lui, c’est une pratique quotidienne, comme le sera plus tard, pour Rosa Bonheur, le marché aux chevaux qu’elle allait dessiner habillée en homme.
Salon de 1812 : à 21 ans, Géricault expose un cheval cabré peint en cinq semaines
En 1812, à 21 ans, il présente au Salon un Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant : un lieutenant sur un cheval gris pommelé qui se cabre sur le champ de bataille, sabre levé, l’animal presque plus grand que l’homme. La toile, exécutée en cinq semaines, reçoit une médaille d’or. Au Salon de 1814, il donne le Cuirassier blessé quittant le feu, un cavalier qui descend la pente en tenant son cheval par la bride, l’envers de la charge.
Le 6 juillet 1814, après la chute de Napoléon, il s’engage dans les Mousquetaires du roi, corps de cavalerie de Louis XVIII, et suit le roi vers la frontière pendant les Cent-Jours. À Rome, en 1817, il assiste à la course des barberi, des chevaux sans cavalier lâchés sur le Corso, et en tire des dizaines d’études d’hommes arc-boutés contre des chevaux qui se dérobent, pour une Course de chevaux libres qu’il ne peindra jamais. Il ne peint pas le cheval dressé, il peint la force qu’il faut pour le contenir.

Le Radeau de la Méduse, 1819 : le peintre de chevaux se rase la tête et peint un naufrage
De retour à Paris, il s’empare d’un scandale d’État : en juillet 1816, la frégate La Méduse s’est échouée au large de l’actuelle Mauritanie, cent quarante-sept personnes ont été abandonnées sur un radeau, quinze ont survécu. Géricault loue un atelier au faubourg du Roule, se fait raser la tête pour ne plus être tenté de sortir, rencontre des survivants, dessine des membres à la morgue.
Le tableau, 491 centimètres sur 716, est exposé au Salon le 25 août 1819 sous le titre neutre de Scène de naufrage. Le jury lui accorde une médaille, l’État ne l’achète pas. En 1820, Géricault l’emporte à Londres, à l’Egyptian Hall de Piccadilly, où quarante mille visiteurs payants viennent le voir. C’est ce séjour anglais qui va le ramener aux chevaux.

Le Derby d’Epsom, 1821 : les chevaux de Géricault volent, et aucun cheval ne galope ainsi
D’avril 1820 à novembre 1821, il vit en Angleterre, entre Londres et les champs de courses, et dessine tout : pur-sang, chevaux de charbonnier, chevaux de fiacre, forgerons. Pour Adam Elmore, un marchand de chevaux qui l’héberge à Londres, il peint une toile de 92 centimètres sur 123, Course de chevaux, dite Le Derby de 1821 à Epsom, entrée au Louvre en 1866. Quatre chevaux et leurs jockeys y filent sous un ciel d’orage, au ras d’une lande sans public.
Ils galopent au « galop volant », antérieurs tendus vers l’avant, postérieurs vers l’arrière, tous les sabots décollés en même temps, comme un animal qui plane. Aucun cheval ne se déplace ainsi. Il faudra attendre 1878 et les appareils d’Eadweard Muybridge à Palo Alto pour photographier le vrai galop, jambes rassemblées sous le ventre au moment de la suspension : nous avons raconté comment douze appareils ont tranché la question du galop en 1878. Géricault, qui connaissait les chevaux mieux que quiconque, a choisi le galop volant parce qu’il donne la sensation de la vitesse, ce que le galop exact ne donne pas.
Montmartre, Champ-de-Mars, 1822 : les chutes de cheval de Géricault
À Londres déjà, il souffre : en février 1821, il écrit qu’il est « extrêmement malade », il traîne une sciatique. Rentré à Paris fin décembre 1821, il a de l’argent, il achète des chevaux, et il monte. Au printemps 1822, en mars ou en avril, il tombe : deux ou trois chutes selon les biographes, sur la butte Montmartre, au Champ-de-Mars, peut-être à Fontainebleau. L’une d’elles, au Champ-de-Mars, serait une collision avec un autre cavalier. Un de ses élèves, Montfort, a rapporté un détail que tous les biographes reprennent depuis : gêné dans sa monte par son gilet, Géricault l’avait attaché dans son dos avec un gros nœud ; dans la chute, le nœud et la boucle lui sont entrés profondément dans les reins. C’est, pour Montfort, l’origine de sa mort.
Après ces accidents, un abcès se forme dans la région lombaire gauche, puis à la cuisse. Il se réfugie chez son ami le peintre Pierre-Joseph Dedreux-Dorcy, d’avril à décembre 1822, et semble se remettre. Mais en février 1823, rechute brutale ; il ne quitte plus guère son lit. Certaines notices placent une dernière chute en août 1823, rue des Martyrs ; la chronologie exacte des accidents n’a jamais été fixée avec certitude.
Pourquoi les chutes de cheval ont tué le peintre du Radeau : le mal de Pott
Voilà le trou que le titre ouvre, et la réponse tient en deux temps. Géricault ne meurt pas d’une fracture ni d’un traumatisme direct : il meurt d’une tuberculose vertébrale, le mal de Pott, une infection des vertèbres qui produit des abcès froids le long de la colonne et des muscles du dos. Cette maladie, il la portait sans doute déjà en Angleterre, d’où la sciatique et la fatigue de 1821. Ce que les chutes ont fait, c’est ouvrir ce qui aurait pu rester fermé : après le choc du Champ-de-Mars, l’abcès lombaire s’est fistulisé à la peau. Il n’existait alors aucun remède contre une tuberculose osseuse ; un abcès ouvert ne se referme pas, il s’infecte, il épuise. Le chirurgien Guillaume Dupuytren, le plus célèbre de Paris, pratique plusieurs drainages, sans rien guérir. Les médecins renoncent à la fin de 1823.
Le second temps de la réponse, c’est qu’il n’a pas arrêté de monter. Entre la première et la dernière chute, il y a des mois, et un homme qui savait depuis Londres qu’il était malade. Il montait parce qu’il peignait ce qu’il montait : c’est la vie qu’il avait choisie à Versailles quinze ans plus tôt, et il ne l’a pas changée quand elle est devenue dangereuse.
Le 30 décembre 1823, Delacroix, qui vient le voir, note une maigreur « affreuse » : les cuisses « grosses comme mes bras », une tête de vieillard. La veille de sa mort, Géricault aurait murmuré : « N’est-il pas triste de mourir à trente-trois ans avec le regret de n’avoir encore rien fait de ce que l’on a senti ! » Il meurt le 26 janvier 1824, à six heures du matin, veillé par Dedreux-Dorcy et par le colonel Louis Bro, qui lui tiennent les mains. Il aurait eu 33 ans en septembre.
La mort de Géricault et ses chutes de cheval : sur quoi on juge
Attesté par des documents datés et concordants : la naissance à Rouen le 26 septembre 1791 ; l’Officier de chasseurs au Salon de 1812 ; les Mousquetaires du roi (6 juillet 1814) ; le Radeau au Salon du 25 août 1819, puis à Londres en 1820 ; le séjour anglais (avril 1820 – novembre 1821) et le Derby d’Epsom peint pour Adam Elmore, au Louvre depuis 1866 ; la lettre de février 1821 ; les chutes du printemps 1822 et l’abcès lombaire ; la convalescence chez Dedreux-Dorcy, la rechute de février 1823, l’alitement dès la mi-1823 ; les drainages de Dupuytren ; la note de Delacroix du 30 décembre 1823 ; la mort le 26 janvier 1824, 23 rue des Martyrs, à 32 ans.
Rapporté, mais pas documenté au même degré : le nombre exact de chutes (deux ou trois), leurs lieux et leur ordre ; la chute d’août 1823 rue des Martyrs, citée par certaines notices, absente d’autres ; le nœud du gilet, témoignage d’un seul élève, Montfort ; les mots prêtés à Géricault sur son lit de mort, cités avec des variantes ; le diagnostic de mal de Pott, posé rétrospectivement par des médecins à partir des témoignages, cohérent avec les symptômes mais sans autopsie connue.
Ce que l’on ne dit pas : rien sur les circonstances précises de chaque chute au-delà des témoignages cités, rien sur le prix payé pour le Radeau à la vente de l’atelier, qui varie selon les sources.
Père-Lachaise : le Radeau de la Méduse en bronze sur la tombe du peintre de chevaux
Les 2 et 3 novembre 1824, l’atelier est vendu aux enchères : études de chevaux par centaines, esquisses de la course romaine, lithographies anglaises. Le Radeau est acheté par Dedreux-Dorcy, l’ami qui l’avait veillé, et passe au Louvre grâce au comte de Forbin ; il y est toujours, à côté de l’Officier de chasseurs et de son cheval cabré. Le Derby d’Epsom l’y rejoindra en 1866.
Au cimetière du Père-Lachaise, dans la 12e division, le monument d’Antoine Étex (1839-1841) montre Géricault en bronze, couché sur le flanc, palette et pinceau à la main, au-dessus d’un bas-relief du Radeau de la Méduse ; les autres faces reprennent ses grandes toiles, dont l’Officier de chasseurs. Ceux qui l’ont suivi, de Delacroix à Rosa Bonheur, ont continué à apprendre le cheval sur le vivant ; un siècle plus tard, nous avons vu comment le cheval est entré dans l’avant-garde sans jamais quitter Géricault. Pour comprendre ce qu’il cherchait dans un pur-sang lancé sur les Downs, il suffit encore de regarder une course de chevaux depuis la barrière, ou de relire ce qui fait un pur-sang anglais, la race qu’il a peinte à Epsom. Quant au cavalier qui remonte après une chute, chacun jugera ; ceux d’aujourd’hui ont, eux, un casque d’équitation que Géricault, en haut-de-forme sur la butte Montmartre, n’avait pas.
Géricault et ses chevaux : ce qu’il faut retenir
- Le peintre : Théodore Géricault, né à Rouen le 26 septembre 1791, formé au cheval chez Carle Vernet et dans les écuries de Versailles avant la peinture d’histoire chez Guérin.
- Les chevaux dans l’œuvre : l’Officier de chasseurs à cheval (Salon de 1812, médaille d’or, à 21 ans), le Cuirassier blessé (1814), la Course de chevaux libres (1817, jamais achevée), le Derby d’Epsom (1821, Louvre).
- Les chutes de cheval : deux ou trois, au printemps 1822, à Montmartre et au Champ-de-Mars ; un nœud de gilet enfoncé dans le dos selon son élève Montfort ; un abcès lombaire qui ne se referme plus.
- La cause de la mort : une tuberculose vertébrale, le mal de Pott, ouverte et aggravée par les chutes ; drainages de Dupuytren, alité dès la mi-1823.
- La fin : le 26 janvier 1824, à six heures du matin, 23 rue des Martyrs, à 32 ans ; tombe d’Antoine Étex au Père-Lachaise, avec le Radeau en bas-relief de bronze.
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