
Pourquoi Jean Rochefort, éleveur de chevaux, n’a tenu que cinq jours sur le cheval de Don Quichotte
À l’automne 2000, Jean Rochefort a 70 ans et il est l’un des meilleurs cavaliers du cinéma français. Il élève des chevaux dans les Yvelines depuis vingt ans, il commente l’équitation à la télévision, et Terry Gilliam l’a choisi pour être Don Quichotte, le chevalier qui passe le roman de Cervantès en selle. Il a appris l’anglais pendant sept mois pour le rôle. Dans le désert des Bardenas Reales, en Navarre, le tournage tient environ cinq jours. Au cinquième, Rochefort ne parvient plus à rester à cheval sans souffrir : on lui diagnostique à Paris une double hernie discale. Le film s’effondre. Jean Rochefort est mort il y a neuf ans, le 9 octobre 2017 ; voici ce qui s’est joué sur le cheval de Don Quichotte.
Jean Rochefort, le cavalier choisi pour monter le cheval de Don Quichotte
Le projet s’appelle The Man Who Killed Don Quixote, en français L’Homme qui tua Don Quichotte. Terry Gilliam, l’ancien des Monty Python, y travaille depuis la fin des années 1980. Dans son scénario, un publicitaire moderne, joué par Johnny Depp, est projeté dans l’Espagne de Cervantès et pris pour Sancho Panza par un vieil homme qui se croit chevalier errant. Vanessa Paradis doit jouer Dulcinée.
Pour le vieil homme, Gilliam veut Jean Rochefort. Le choix tient à la silhouette, longue et sèche, à l’humour, et à un détail qui compte pour un rôle passé presque entièrement en selle : Rochefort est un vrai cavalier. Il n’a qu’un handicap, l’anglais, qu’il parle mal. Il le travaille pendant sept mois avant le tournage, un effort que le documentaire consacré au film montre avec une certaine tendresse. Le budget, réduit de 40 à 32,1 millions de dollars avant le premier tour de manivelle, reste considérable pour un film financé en Europe.
Navarre, automne 2000 : avions de chasse et inondation autour du cheval de Don Quichotte
Gilliam a choisi les Bardenas Reales, un plateau d’argile et de falaises érodées au sud de la Navarre, pour ses horizons de western espagnol. Il n’a pas mesuré qu’un champ de tir de l’OTAN jouxte le désert. Dès le premier jour, des F-16 passent au-dessus des prises, ruinent le son et obligent l’équipe à prévoir un doublage complet.
Le deuxième jour, un orage de grêle éclate, suivi d’une crue soudaine. L’eau boueuse emporte une partie du matériel, renverse des tentes et change la couleur du terrain : les plans tournés la veille ne raccordent plus avec le décor. L’assurance du film ne couvre pas l’inondation. Le chef opérateur Nicola Pecorini résume la situation devant la caméra des documentaristes : en vingt-deux ans de métier, il n’a jamais vu une telle accumulation de malchance.

Le cinquième jour : Jean Rochefort ne tient plus en selle
Restait le cœur du film : Don Quichotte à cheval. Les premières scènes de Rochefort en selle sont tournées. Le cinquième jour, il ne cache plus la douleur : les images du documentaire montrent un homme qui souffre visiblement en selle et en jouant. Pour un cavalier qui montait depuis près de quarante ans, la scène en dit long.
Il rentre à Paris pour consulter. Les médecins diagnostiquent une double hernie discale, aggravée par un problème de prostate. Pour un rôle où l’on passe la journée à cheval, le verdict est sans appel. Gilliam tente de tourner les scènes sans lui en attendant son retour, mais l’acteur ne revient pas. En novembre 2000, la production est arrêtée. Les assureurs versent environ 15 millions de dollars et récupèrent les droits du scénario.
Double hernie discale : pourquoi un cavalier ne peut plus monter à cheval
Le paradoxe a frappé tous ceux qui ont vu le film inachevé : c’est le seul acteur de la distribution qui savait vraiment monter à cheval qui a été arrêté par le cheval. Il n’y a là rien de mystérieux. À cheval, le dos encaisse chaque foulée : au pas, le bassin suit en permanence le mouvement de l’animal, au trot et au galop les chocs remontent dans la colonne. Une hernie discale qui comprime une racine nerveuse rend ces mouvements douloureux, parfois impossibles, quelle que soit l’expérience du cavalier.
Les cavaliers le savent, le dos travaille des deux côtés de la selle. Celui du cheval souffre lui aussi quand le harnachement est mal ajusté, et il existe des signes qu’une selle mal réglée abîme le dos du cheval. Côté cavalier, une douleur lombaire qui s’installe relève d’un avis médical, pas de l’entêtement.
- Les cinq jours : la date d’ouverture du tournage varie selon les sources (fin septembre ou octobre 2000), mais toutes situent la douleur de Rochefort à cheval dans la première semaine. « Cinq jours » est le décompte le plus repris.
- Le diagnostic : la double hernie discale est confirmée par toutes les sources, le problème de prostate par plusieurs d’entre elles.
- Les F-16 et la crue : filmés par les documentaristes, ce sont les faits les plus solides du récit.
- Le chiffre de 15 millions de dollars : il s’agit de la demande d’indemnisation adressée aux assureurs, pas d’une perte comptable vérifiée.
- « Plus jamais à cheval » : une biographie de référence affirme que l’accident l’a empêché de remonter. Nous ne l’avons pas recoupé et nous ne l’écrivons pas comme un fait.
Cartouche, Noiret et un haras dans les Yvelines : Jean Rochefort, cavalier tardif devenu éleveur de chevaux
Jean Rochefort, né en 1930, n’a pas grandi à cheval. Il découvre les chevaux sur le tournage de Cartouche, le film de cape et d’épée de Philippe de Broca, en 1962, aux côtés de Jean-Paul Belmondo. La passion le prend à l’âge adulte. Avec son ami Philippe Noiret, il apprend à monter dans un manège, au milieu d’enfants de douze ans, une image qu’il racontait volontiers. C’est encore le chemin de beaucoup de cavaliers qui commencent tard : quelques reprises avec un moniteur d’équitation près de chez soi, puis l’envie d’aller plus loin.
Il va beaucoup plus loin. Il sort en concours d’équitation, monte régulièrement dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, au manège Howlett, puis devient éleveur dans les années 1980. Il s’installe au domaine de Villequoy, à Auffargis, dans les Yvelines. Il disait y avoir fait naître une centaine de poulains, le premier s’appelant Nashville III ; d’autres sources parlent d’une trentaine, baptisés de titres de films qu’il aimait. Sa fille Louise a repris l’élevage et le travail des chevaux.

Élever, c’est suivre les juments pendant onze mois de gestation, les naissances, les vaccins et le débourrage des jeunes chevaux. Les éleveurs d’aujourd’hui tiennent ce suivi dans des outils dédiés, comme le module Élevage d’Equirider, là où Rochefort tenait ses carnets à la main.
Jean Rochefort, la voix de l’équitation aux Jeux olympiques
Le public qui ne fréquente pas les écuries a découvert le cavalier à la télévision. France Télévisions en fait son consultant pour les épreuves équestres des Jeux olympiques d’Athènes, en 2004. Ses commentaires, faits d’images et de formules sur la relation entre l’homme et le cheval, tranchent avec le ton technique habituel. Il disait en substance que monter à cheval consiste à dire tout haut ce que pense le cheval.
En 2014, aux Jeux équestres mondiaux de Caen, il commente encore, cette fois aux côtés de Guillaume Canet, autre acteur cavalier, dont nous avons raconté la chute de cheval à 17 ans et le retour en concours.
2018 : le Don Quichotte de Gilliam sort enfin, sans Jean Rochefort en selle
L’échec de 2000 devient un film à part entière. Les documentaristes Keith Fulton et Louis Pepe, venus filmer le making-of, montent ce qu’ils ont tourné : Lost in La Mancha sort en 2002. On y voit Rochefort répéter son anglais, monter à cheval, puis disparaître du plateau.
Gilliam s’acharne. Après plusieurs relances avortées, dont une avec John Hurt dans le rôle, il boucle enfin le tournage en juin 2017, avec Jonathan Pryce en Don Quichotte et Adam Driver face à lui. L’Homme qui tua Don Quichotte est présenté en clôture du Festival de Cannes le 19 mai 2018. Le film est dédié à deux acteurs qui n’ont pas vu sa sortie : John Hurt et Jean Rochefort, mort à Paris le 9 octobre 2017, à 87 ans.
Ce que l’on ignore encore de Jean Rochefort et du cheval de Don Quichotte
Plusieurs points restent flous. Le nom et la race du cheval qui portait Don Quichotte en 2000 ne figurent dans aucune source que nous avons consultée ; dans le roman de Cervantès, la monture s’appelle Rossinante, une rosse maigre que le chevalier croit sans égale. On ne sait pas non plus précisément combien de scènes à cheval Rochefort a pu tourner avant l’arrêt, ni si ces plans existent encore ailleurs que dans le documentaire.
Ce qui est établi tient en peu de mots : un cavalier de toute une vie, choisi pour un rôle de cavalier, arrêté au bout de cinq jours par son propre dos, sur le cheval le plus célèbre de la littérature espagnole. Les grands récits de cinéma et de chevaux ne manquent pas, de Robert Redford et ses chevaux à Jappeloup, mais celui-ci a ceci de particulier que le meilleur cavalier de la distribution est le seul à n’avoir pas pu aller au bout.
Documentaire Lost in La Mancha, Keith Fulton et Louis Pepe, 2002 (F-16, crue, douleur de Rochefort à cheval, citation de Nicola Pecorini) ; notices Wikipédia « The Man Who Killed Don Quixote » et « Lost in La Mancha » (Bardenas Reales, champ de tir de l’OTAN, budget de 32,1 millions de dollars, cinquième jour, arrêt en novembre 2000, demande d’indemnisation de 15 millions de dollars, Cannes 2018, dédicace) ; notice Wikipédia « Jean Rochefort » (Cartouche 1962, Philippe Noiret, haras de Villequoy à Auffargis, Nashville III, consultant France Télévisions en 2004, décès le 9 octobre 2017) ; Allociné, secrets de tournage de L’Homme qui tua Don Quichotte (double hernie discale, inondation du deuxième jour) ; Paris Match Belgique, « Jean Rochefort, Don Quichotte forever » et « Jean Rochefort, portrait en amoureux des chevaux », octobre 2017 ; Politis, « Lost in La Mancha : l’impossible Don Quichotte de Terry Gilliam », 2018 (budget, retour à Paris) ; Tendance Ouest, « Deauville : Jean Rochefort et ses nombreuses attaches normandes », octobre 2017, et notices biographiques reprises à sa mort (poulains baptisés de titres de films, Jeux équestres mondiaux de Caen 2014).
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
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