Le 4 août 1761, Louis XV signe un arrêt de son Conseil d’État qui autorise l’ouverture, dans les faubourgs de Lyon, d’un établissement où l’on enseignera publiquement la manière de soigner les maladies des bestiaux. C’est la première école vétérinaire du monde. L’homme qui l’obtient s’appelle Claude Bourgelat. Il n’est ni médecin, ni chirurgien, ni vétérinaire : le métier n’existe pas encore. Il dirige l’académie d’équitation de Lyon.
On croit spontanément que la médecine des animaux est née dans une ferme, ou dans une faculté de médecine. Elle est née dans un manège, chez un homme de cheval, et elle a été rendue possible parce que le cheval était, à l’époque, le seul animal que l’on prenait la peine de disséquer sérieusement.
La réponse en une phrase
Claude Bourgelat, écuyer du roi et directeur de l’académie d’équitation de Lyon, a convaincu le pouvoir royal qu’on pouvait enseigner la médecine animale comme on enseigne l’anatomie du cheval : c’est ce transfert, du manège vers l’étable, qui a créé la profession vétérinaire.
Un avocat lyonnais qui plaque le barreau pour le manège
Bourgelat naît à Lyon le 27 mars 1712. Il commence par où l’on attend un fils de notable : le droit. Il tient un cabinet d’avocat de 1733 à 1740. Puis il arrête, et bascule entièrement du côté des chevaux.
Le 29 juillet 1740, il obtient le brevet d’écuyer du roi. Il prend la direction de l’académie d’équitation de Lyon, qu’il gardera jusqu’en 1765. Une académie d’équitation d’Ancien Régime n’est pas un club : c’est une école où la noblesse apprend à monter, mais aussi une institution où l’on discute sérieusement de la mécanique du cheval.
En 1744, il publie Le Nouveau Newcastle, un traité d’équitation qui corrige des erreurs anatomiques admises jusque-là. C’est déjà la marque de fabrique du personnage : il ne se contente pas de la tradition, il va voir à l’intérieur. Il travaille l’anatomie, la physiologie et les pathologies du cheval avec des chirurgiens de l’Hôtel-Dieu de Lyon.
Diderot et d’Alembert le remarquent. Bourgelat rédige pour l’Encyclopédie l’essentiel de ce qui touche à l’équitation, à la médecine et à la chirurgie des animaux. Autrement dit : quand le siècle des Lumières veut écrire ce qu’il sait du cheval, il va chercher un écuyer lyonnais.
Ce qui décide Louis XV, ce n’est pas le cheval
Il faut être honnête sur le mobile. Le roi ne signe pas pour les chevaux. Il signe pour les vaches.
Depuis des années, la peste bovine ravage les campagnes européennes. Ce n’est pas un problème sanitaire abstrait : c’est un problème fiscal et alimentaire. Un cheptel qui meurt, ce sont des labours qui ne se font pas, des impôts qui ne rentrent pas, des famines qui s’installent. L’arrêt de 1761 le dit dans ses propres termes : il s’agit d’enseigner les principes et la méthode pour guérir les maladies des bestiaux.
Bourgelat a un allié décisif. Henri Léonard Bertin, nommé intendant à Lyon en 1754, devient son ami, puis son relais auprès du roi. C’est lui qui porte l’idée jusqu’au Conseil et la traduit dans le seul langage qui décide à Versailles : l’économie du royaume.
L’école ouvre dans un ancien relais de poste du quartier de la Guillotière, le Logis de l’Abondance. Les premiers élèves y sont reçus le 13 février 1762.
Pourquoi c’est quand même le cheval qui sert de modèle
Voilà le paradoxe qui fait tout l’intérêt de l’histoire. On fonde l’école pour sauver le bétail, mais on l’installe chez un homme dont toute la compétence porte sur le cheval, et on enseigne à partir de ce que l’on connaît le mieux : l’anatomie équine.
Ce n’est pas un hasard. Au dix-huitième siècle, le cheval est l’animal de valeur. C’est le moteur de l’armée, du transport, de l’agriculture et du prestige. C’est donc le seul dont l’anatomie a été étudiée, dessinée, discutée. La vache, elle, meurt sans que personne n’ait jamais pris la peine d’en décrire méthodiquement l’intérieur.
La médecine vétérinaire part donc du cheval et se généralise ensuite aux autres espèces. La logique du raisonnement, l’examen, la dissection, la description des lésions, tout cela se met en place sur le modèle équin avant de servir au reste de l’étable.
Avant lui, ton cheval était soigné par le maréchal
Pour mesurer ce que change 1761, il faut regarder ce qu’il y avait avant. Le soin aux animaux se partageait entre les hippiatres, spécialistes du cheval, et les maréchaux, qui s’occupaient un peu de tout le reste. La maréchalerie et l’hippiatrie étaient largement confondues : le maréchal ne se bornait pas à ferrer, il soignait.
Le niveau était extrêmement inégal. Entre un maréchal des écuries du roi, véritable savant de son art, et un maréchal de campagne qui traitait selon des recettes héritées, il n’y avait presque rien de commun. Aucun diplôme, aucun programme, aucune évaluation. Le savoir se transmettait dans l’atelier, ou ne se transmettait pas.
Ce que fonde Bourgelat, ce n’est donc pas le soin aux animaux, qui existait déjà. C’est l’idée qu’on peut l’enseigner, le vérifier, le sanctionner par un titre. C’est la naissance d’une profession, pas d’une pratique. Le métier de maréchal-ferrant, lui, se recentre progressivement sur le pied et la ferrure, et devient le métier distinct que tu connais aujourd’hui.
Lyon, puis Alfort, puis toute l’Europe
La suite va vite. En juin 1764, un nouvel arrêt du Conseil confère à l’établissement lyonnais le titre d’École royale vétérinaire, et Bourgelat est nommé directeur et inspecteur général.
Il monte à Paris à la fin du mois de juin 1765 pour créer une seconde école. Elle ouvre à la fin de l’été 1766, au château d’Alfort, à l’emplacement de l’actuelle école nationale vétérinaire d’Alfort. C’est aujourd’hui la plus ancienne école vétérinaire encore en activité, et l’une des quatre écoles vétérinaires publiques françaises.
Le modèle essaime. Des élèves venus de toute l’Europe se forment en France, repartent, et fondent des écoles chez eux. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, quinze écoles vétérinaires voient le jour en Europe. Une profession entière est sortie d’un arrêt signé pour des raisons agricoles.
Bourgelat meurt à Paris le 3 janvier 1779, à soixante-six ans.
Ce qu’il en reste quand ton véto arrive dans la cour
Deux cent soixante ans plus tard, la chaîne est intacte. Quand un vétérinaire équin descend de sa voiture pour examiner ton cheval, il applique une méthode dont la structure a été posée dans un ancien relais de poste lyonnais : observer, examiner, raisonner à partir de l’anatomie, puis traiter.
L’organisation de la profession, elle aussi, descend directement de là. La structuration de l’Ordre des vétérinaires commence par cette professionnalisation du dix-huitième siècle, et se poursuit au dix-neuvième avec les premières organisations de représentation.
Quant à la maladie qui a tout déclenché, elle a une fin. La peste bovine a été officiellement déclarée éradiquée en 2011. C’est la deuxième maladie de l’histoire à l’être, après la variole humaine. Le problème que Louis XV cherchait à régler en 1761 a mis deux cent cinquante ans à disparaître, mais l’institution créée pour l’affronter est toujours là.
Et si le sujet te donne envie d’y aller, sache que les métiers du cheval qui recrutent ne manquent pas, et que le salaire d’un vétérinaire équin reste une question qu’on se pose rarement avant de choisir la voie. Pour le quotidien, nos repères sur les soins au cheval prennent le relais.
- L’arrêt du Conseil d’État de Louis XV créant la première école vétérinaire du monde est daté du 4 août 1761, à Lyon.
- Claude Bourgelat (1712-1779) était avocat de 1733 à 1740, puis écuyer du roi à partir du 29 juillet 1740 et directeur de l’académie d’équitation de Lyon jusqu’en 1765.
- L’école s’installe dans un ancien relais de poste de la Guillotière, le Logis de l’Abondance ; les premiers élèves sont reçus le 13 février 1762.
- Le mobile royal n’était pas équin : il s’agissait d’enrayer la peste bovine qui ruinait les campagnes et les finances du royaume.
- L’enseignement s’appuie pourtant sur l’anatomie du cheval, seul animal réellement étudié à l’époque.
- En juin 1764, l’école reçoit le titre d’École royale vétérinaire ; Alfort ouvre à la fin de l’été 1766.
- Quinze écoles vétérinaires sont créées en Europe dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, par des élèves formés en France.
- La peste bovine a été déclarée éradiquée en 2011, deuxième maladie de l’histoire après la variole.
Equirider n’est affilié à aucune des institutions citées. Les faits rapportés ici proviennent de sources publiques institutionnelles et de travaux d’histoire des sciences, dont les références figurent ci-dessous.
Sources
- Encyclopædia Universalis, notice Première école vétérinaire : arrêt du Conseil d’État du roi Louis XV du 4 août 1761, premiers élèves reçus le 13 février 1762, quinze écoles vétérinaires créées en Europe dans la seconde moitié du dix-huitième siècle
- Notice biographique Claude Bourgelat : naissance le 27 mars 1712 à Lyon, cabinet d’avocat de 1733 à 1740, brevet d’écuyer du roi du 29 juillet 1740, direction de l’académie d’équitation de Lyon de 1740 à 1765, publication du Nouveau Newcastle en 1744, installation à Paris fin juin 1765, ouverture d’Alfort à la fin de l’été 1766, mort à Paris le 3 janvier 1779
- Ville de Lyon, histoire du quartier de la Guillotière : implantation de l’école dans l’ancien relais de poste dit Logis de l’Abondance, rôle de l’intendant Henri Léonard Bertin nommé à Lyon en 1754
- Travaux d’histoire de la médecine vétérinaire sur la période antérieure à 1761 : partage du soin entre hippiatres et maréchaux, confusion de la maréchalerie et de l’hippiatrie, écarts de niveau entre maréchaux des écuries royales et maréchaux de campagne
- Organisation mondiale de la santé animale et Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, déclaration d’éradication de la peste bovine en 2011







