
Personne ne savait si un cheval au galop décolle vraiment : en 1878, douze appareils ont tranché
Oui, un cheval au galop quitte complètement le sol. Il existe, à chaque foulée, un instant très court pendant lequel aucun de ses quatre pieds ne touche terre. Personne n’a réussi à le prouver avant le 19 juin 1878, sur une piste de Californie, avec une jument nommée Sallie Gardner et une rangée d’appareils photographiques reliés à des fils tendus en travers du sable.
Ce jour-là, la photographie n’a pas seulement répondu à une question de curieux. Elle a montré que la façon dont les peintres représentaient le galop depuis des siècles était fausse, et elle a mis en marche la mécanique qui allait donner le cinéma. Voici ce qui s’est passé, ce que les images montrent vraiment, et pourquoi cette histoire concerne encore un cavalier qui filme son cheval avec son téléphone.
La question que l’œil humain ne savait pas trancher
Au galop, un cheval de course franchit près de sept mètrès par foulée à plus de soixante kilomètrès à l’heure. À cette vitesse, l’œil ne décompose rien. Il voit une masse qui avance et quatre membres qui brassent l’air. Impossible de dire si, à un moment donné, le cheval est en appui ou en vol.
La question n’était pas anodine. Elle intéressait les éleveurs, les entraîneurs et les vétérinaires, parce que comprendre l’appui, c’est comprendre où passent les contraintes, donc où le cheval casse. Elle intéressait aussi les peintres, qui représentaient le galop avec les antérieurs tendus vers l’avant et les postérieurs tendus vers l’arrière, comme un cheval de bois à bascule. Cette convention, appelée galop volant, se retrouve dans la peinture de scènes de chasse et de courses jusqu’au dix-neuvième siècle.
En France, le physiologiste Étienne-Jules Marey travaillait déjà sur le sujet par une autre voie. Dans La Machine animale, publié en 1873, il enregistrait les appuis à l’aide de capteurs à air placés sous les pieds et concluait qu’il existait bien un temps sans appui. Sa méthode traçait des courbes. Elle ne montrait pas d’image, et une courbe ne convainc pas un peintre.
Un magnat des chemins de fer, un trotteur et une commande de 1872
Leland Stanford est alors l’un des hommes les plus riches de Californie, ancien gouverneur de l’État, propriétaire d’un haras et passionné de trotteurs. En 1872, il engage un photographe britannique installé à San Francisco, Eadweard Muybridge, pour photographier son cheval Occident en action.
Les premiers essais échouent : les émulsions de l’époque sont trop lentes, les images trop floues pour trancher quoi que ce soit. Il faudra six ans, des obturateurs spécialement fabriqués, un chronométrage électrique et une piste aménagée pour obtenir des clichés exploitables. Entre-temps, Muybridge aura été jugé pour meurtre, mais nous y reviendrons.
Le 19 juin 1878, douze appareils et des fils tendus en travers de la piste
Le dispositif est installé sur la piste privée de Palo Alto. Une batterie d’appareils est alignée le long du parcours, chacun relié électriquement à un fil tendu en travers du sable. Le cheval rompt les fils l’un après l’autre en avançant et déclenche lui-même les prises de vue, dans l’ordre. En face, une palissade blanche portant des repères sert de fond clair et d’échelle de mesure.
Le 15 juin 1878, Stanford fait la démonstration publique du système devant la presse, avec le trotteur Abe Edgington attelé à un sulky. Les jours suivants, plusieurs chevaux passent devant les objectifs. Le 19 juin, c’est le tour de Sallie Gardner, jument appartenant à Stanford, montée par un cavalier identifié dans les légendes d’époque sous le nom de G. Domm, lancée au galop à une allure d’environ une minute quarante au mile.
Un détail mérite d’être remis d’aplomb, parce que presque tout le monde le répète de travers. La séance de juin 1878 est réalisée avec douze appareils, et les planches publiées comportent douze vues. C’est l’année suivante, en 1879, que le dispositif est porté à vingt-quatre appareils. Les légendes d’époque annoncent des obturateurs de l’ordre du millième de seconde, avec des vues espacées d’environ vingt-sept pouces, soit à peu près un vingt-cinquième de seconde entre deux images. Le temps de pose et l’intervalle entre deux photos sont deux choses différentes, et les confondre a nourri beaucoup d’approximations.
Ce que les images montrent, et ce qu’elles démentent
Le résultat est net. À un moment de la foulée, les quatre pieds sont en l’air en même temps. La question du transit sans appui est réglée.
Mais la vraie surprise est ailleurs, et c’est elle qui a fait le plus de dégâts chez les peintres. Cet instant de suspension ne se produit pas quand les membres sont étendus vers l’avant et vers l’arrière. Il se produit quand ils sont repliés et rassemblés sous le ventre, genoux et jarrets fléchis, sabots presque groupés. Autrement dit, la seule posture où le cheval vole est exactement celle que personne ne peignait, et la posture que tout le monde peignait n’existe pas.
C’est cohérent avec ce que la description technique de l’allure enseigne aujourd’hui : le galop est une allure sautée à trois temps, suivie d’une phase de projection. Le mécanisme complet, avec l’ordre des posers et la notion de galop à droite ou à gauche, se travaille dès les premiers niveaux de formation, et nous l’avons détaillé dans notre fiche sur les trois allures du cheval, pas, trot et galop.
Sur quoi on juge une image de galop
- La lumière visible sous les quatre sabots : tant qu’un seul pied touche, il n’y a pas de suspension.
- La position des membres pendant cette suspension : repliés sous le corps, jamais tendus simultanément vers l’avant et vers l’arrière.
- Le nombre de temps de l’allure : trois temps au galop, suivis d’une phase de projection, et non quatre battues régulières.
- L’ordre des posers : un postérieur, puis un bipède diagonal, puis l’antérieur qui donne son nom au galop à droite ou à gauche.
- Le basculement de la ligne du dessus : au galop, la croupe et le garrot montent et descendent en alternance.
- La distinction avec le trot, où les membres fonctionnent par paires diagonales et où l’instant sans appui se situe entre deux diagonaux.
- La vitesse d’obturation de la photo : trop lente, elle étire les membres et fabrique une posture qui n’a jamais existé.
- L’ombre portée au sol, souvent le meilleur juge de l’instant réel du décollage sur une photo de plein soleil.
L’histoire du pari à vingt-cinq mille dollars ne résiste pas à l’examen
Tous les récits populaires racontent la même anecdote : Stanford aurait parié vingt-cinq mille dollars que le cheval décolle, et aurait financé toute l’opération pour gagner son pari. Certaines versions vont jusqu’à nommer son adversaire.
Le problème, c’est qu’aucun document d’époque n’atteste ce pari. L’historien de la photographie Phillip Prodger, spécialiste du sujet, considère l’histoire comme apocryphe. Ce qui est documenté, c’est l’intérêt réel de Stanford pour l’analyse des allures, appliquée à l’élevage et à l’entraînement de ses trotteurs, et le fait qu’il a financé un travail scientifique coûteux et long.
La légende du pari est plus vendeuse que la vérité. Elle a surtout eu pour effet de faire passer pour une lubie de milliardaire ce qui était une commande d’analyse du mouvement, un domaine qui allait devenir une discipline à part entière. Nous en parlons dans notre dossier sur la biomécanique du cheval en mouvement.
L’homme qui a prouvé tout cela avait tué l’amant de sa femme
La part la plus sombre de l’affaire ne concerne pas le cheval. En octobre 1874, entre la commande de Stanford et la séance décisive, Eadweard Muybridge découvre que son épouse Flora entretient une liaison. Il retrouve l’homme, Harry Larkyns, et l’abat. Il ne nie rien.
Le procès se tient en 1875. Le jury l’acquitte en retenant l’homicide justifiable, à rebours des instructions du juge. Muybridge quitte la Californie quelque temps, photographie en Amérique centrale, puis revient reprendre ses travaux sur le mouvement. Flora meurt peu après. Le photographe reprendra son alignement d’appareils comme si rien ne s’était passé, et c’est ce même homme qui, trois ans plus tard, donnera à la science ses premières images d’un cheval en vol.
De la piste de Palo Alto au cinéma
La suite est allée très vite. Les images circulent, et le 14 décembre 1878 la revue française La Nature publie un article de Gaston Tissandier consacré aux allures du cheval représentées par la photographie instantanée. Marey, qui bataillait avec ses courbes, comprend immédiatement ce que l’appareil peut faire. Il mettra au point son fusil photographique en 1882, capable d’enregistrer plusieurs images par seconde sur un même support.
Muybridge, de son côté, fabrique une machine pour rendre le mouvement aux images : le zoopraxiscope, un projecteur à disque de verre qu’il présente en 1880 à San Francisco. Une séquence de photographies d’un cheval au galop, projetée en boucle, redevient un cheval qui galope. Le mot cinéma n’existe pas encore, le principe si.
Le travail s’élargit ensuite bien au-delà du cheval. Installé à l’université de Pennsylvanie, Muybridge publie en 1887 Animal Locomotion, un ensemble de 781 planches rassemblant environ vingt mille photographies d’hommes et d’animaux en mouvement. Né le 9 avril 1830 en Angleterre, il meurt le 8 mai 1904 dans sa ville natale.
Stanford l’a effacé du livre, et Muybridge a perdu son procès
La collaboration s’est terminée en dispute. En 1882, Stanford fait publier un ouvrage sur le sujet, rédigé par un médecin, J. D. B. Stillman, qui reprend les images sans créditer leur auteur autrement que comme un employé. La réaction est immédiate : une société savante britannique qui s’apprêtait à soutenir Muybridge retire son appui. Le photographe attaque Stanford en justice. Sa plainte est rejetée.
Le sujet est vieux comme la commande d’art : qui possède le résultat, celui qui paie ou celui qui trouve. Les images, elles, portent aujourd’hui le nom de Muybridge, et les cartes conservées dans les collections publiques mentionnent toujours le propriétaire du cheval, le cavalier, la piste et la date.
Pourquoi cette histoire parle encore à un cavalier d’aujourd’hui
Parce que le problème de 1878 est resté le même : l’œil humain ne voit pas ce qui se passe à grande vitesse, et il complète ce qu’il ne voit pas par ce qu’il croit savoir. C’est vrai pour une foulée de galop. C’est vrai aussi pour une boiterie légère, un défaut d’appui, une asymétrie que le cavalier sent sans pouvoir la nommer.
La différence, c’est que la rangée de douze appareils tient désormais dans une poche. Filmer son cheval au ralenti sur un sol dur, en ligne droite, de face puis de profil, est devenu le geste de base avant d’appeler un professionnel, et c’est exactement ce que décrivent nos repères pour identifier une boiterie chez le cheval. La vidéo ne remplace pas un examen, elle donne au vétérinaire ce qu’il ne verra pas le jour de sa visite si le cheval marche bien ce matin-là.
Le même principe vaut pour le travail sur le plat. Une séquence filmée au ralenti dit souvent plus qu’une heure de discussion sur la qualité d’un galop, et elle sert de point de départ objectif à un bilan chez un ostéopathe équin ou à une remise en question de la locomotion. Pour aller au fond du mécanisme, notre fiche sur la locomotion du cheval et ses mécanismes reprend les appuis allure par allure. Ces notions tombent aussi aux examens fédéraux, et le pack Galops Equirider permet de les réviser en conditions d’examen.
Reste l’ironie de l’affaire. Les chevaux qui ont servi à établir la preuve étaient des trotteurs et des chevaux de course, ancêtrès directs de ceux qui remplissent aujourd’hui les programmes des courses hippiques, et la sélection du pur-sang anglais a été bâtie pendant deux siècles sur une allure que personne n’avait jamais vue en entier. Quant aux peintres, ils ont mis du temps à s’en remettre. Le cheval cabré et le galop tendu ont continué de faire de belles images, comme dans les portraits équestres qui ont fabriqué la légende de Napoléon et de son cheval, une histoire que nous avons racontée à propos de Marengo, la monture la plus célèbre de l’Empire.
À retenir
- Un cheval au galop a bien un instant pendant lequel ses quatre pieds sont en l’air.
- La preuve photographique date du 19 juin 1878, sur la piste de Palo Alto, avec la jument Sallie Gardner appartenant à Leland Stanford.
- La séance a été réalisée avec douze appareils déclenchés par des fils tendus en travers de la piste, et non vingt-quatre : le dispositif n’a été porté à vingt-quatre appareils qu’en 1879.
- Cette suspension se produit membres repliés sous le corps, jamais membres tendus vers l’avant et vers l’arrière comme le montrait la peinture.
- Le pari de vingt-cinq mille dollars attribué à Stanford n’est attesté par aucun document d’époque et est tenu pour apocryphe par les historiens de la photographie.
- Eadweard Muybridge, auteur des images, avait été acquitté en 1875 du meurtre de l’amant de sa femme.
- Ces séquences ont conduit au zoopraxiscope en 1880, puis au fusil photographique de Marey en 1882, deux jalons directs de l’histoire du cinéma.
Aller plus loin
Le mécanisme des allures, les temps du galop et les appuis font partie du programme officiel des Galops. Révisez-les avec les quiz et le coach du pack Equirider.
Sources
Cartes photographiques conservées dans les collections publiques américaines, dont la légende d’époque indique Sallie Gardner, appartenant à Leland Stanford, montée par G. Domm, courant à une allure d’une minute quarante au mile sur la piste de Palo Alto, le 19 juin 1878. Notices consacrées à la série The Horse in Motion et au calendrier des séances de juin 1878, qui donnent le nombre de vues par cheval et la démonstration publique du 15 juin devant la presse. Travaux d’Étienne-Jules Marey, La Machine animale, 1873, et mise au point du fusil photographique en 1882. Revue La Nature, numéro du 14 décembre 1878, article de Gaston Tissandier sur les allures du cheval représentées par la photographie instantanée. Travaux de l’historien Phillip Prodger sur le caractère apocryphe du pari attribué à Leland Stanford. Ouvrage Animal Locomotion, université de Pennsylvanie, 1887, 781 planches. Repères sur les allures et la locomotion issus des ressources de l’Institut français du cheval et de l’équitation. Le nombre exact d’appareils utilisés en juin 1878 et la vitesse d’obturation annoncée à l’époque font l’objet de formulations divergentes selon les sources, l’article retient la version des planches publiées et le signale au lecteur. Equirider n’est affilié à aucune institution citée. Pour un cheval qui montre une irrégularité de locomotion, la référence reste le vétérinaire.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur Cheval au galop
Le quiz
Turin, 3 janvier 1889 : pourquoi Nietzsche a enlacé un cheval battu,…
Un cheval lui a marché dessus à 17 ans : pourquoi Guillaume Canet es…
Six mois d'économies sur Chèvre d'Or, 120 contre 1 : pourquoi Heming…
Secretariat : un cœur de 10 kilos découvert à l'autopsie, le secret …
Percuté à toute bride par un domestique, cru mort deux heures : la c…Articles similaires
