
Rosa Bonheur à Chantilly : habillée en homme, permis de police en poche, pour peindre les chevaux
Depuis le 12 septembre 2026 et jusqu’au 3 janvier 2027, le Château de Chantilly consacre une exposition à Rosa Bonheur et au cheval, en deux volets : le cabinet d’arts graphiques du musée Condé et le musée vivant du Cheval, logé dans les Grandes Écuries. Dessins, tableaux, photographies, gravures et archives, dont des inédits prêtés par le château de Rosa Bonheur, à By. Derrière l’affiche, une histoire que l’on raconte moins souvent que le tableau : pour préparer Le Marché aux chevaux, la scène équestre la plus célèbre du XIXe siècle, la peintre a fréquenté pendant un an et demi le marché du boulevard de l’Hôpital habillée en homme, avec une permission de la préfecture de police à renouveler tous les six mois.
Deux fois par semaine au marché aux chevaux du boulevard de l’Hôpital
Le marché aux chevaux de Paris se tient alors au pied de la Salpêtrière, dont le dôme ferme le fond du tableau, les mercredis et les samedis après-midi. De l’été 1850 à la fin de 1851, Rosa Bonheur s’y rend deux fois par semaine pour dessiner les chevaux de trait, percherons en tête, que les marchands font trotter devant les acheteurs. Elle complète ses études avec les chevaux de la Compagnie des omnibus, observés au travail dans la rue.
Une femme de vingt-huit ans, seule, un carnet à la main au milieu des maquignons, ne passe pas inaperçue. Elle choisit la blouse et le pantalon, comme un garçon d’écurie, pour que personne ne s’occupe d’elle et qu’elle puisse regarder. Le percheron, cheval de labour et de camion, n’intéresse alors guère les peintres, qui préfèrent les pur-sang des courses et des chasses. Elle en fera le sujet d’une toile de plus de douze mètres carrés.
Le permis de travestissement : une ordonnance de 1800 pour dessiner les chevaux en pantalon
Le pantalon n’est pas une simple audace. À Paris, depuis l’ordonnance du 16 brumaire an IX, soit le 7 novembre 1800, signée du préfet de police Louis Nicolas Dubois, une femme qui veut « s’habiller en homme » doit obtenir une autorisation de la préfecture, sur présentation d’un certificat d’officier de santé. Le texte se dit « persuadé qu’aucune d’elles ne quitte les habits de son sexe que pour cause de santé », et prévoit que « toute femme trouvée travestie » sans autorisation « sera arrêtée et conduite à la préfecture de police ». La permission vaut six mois.
Rosa Bonheur a donc demandé, et redemandé, sa permission de travestissement. Une seule nous est parvenue, délivrée le 12 mai 1857 et conservée au château de By, où figure aussi celle de sa compagne Nathalie Micas. Les coupures de presse de l’époque laissent penser que le document était rare : une douzaine de femmes en auraient bénéficié entre 1850 et 1860 dans tout Paris, une dizaine encore vers 1890. Elle s’en tient à la lettre : à la ville, sur les photographies officielles, elle porte la robe. À By, à cheval, dans son atelier, le pantalon. Le texte de 1800, lui, n’a jamais été formellement abrogé : le 31 janvier 2013, en réponse à un sénateur, le ministère des Droits des femmes constatait seulement son « abrogation implicite », faute de compatibilité avec le principe d’égalité inscrit dans la Constitution.
Le pantalon d’équitation a d’ailleurs sa propre histoire, venue d’Inde : celle de l’origine du jodhpur.

Le Marché aux chevaux, 2,44 m sur 5 m : le tableau de percherons qui a payé un château
Le Marché aux chevaux est présenté au Salon de mai 1853. La toile mesure 244,5 cm sur 506,7 cm. La critique est unanime, au point que le jury décide que Rosa Bonheur, ayant déjà obtenu toutes les médailles possibles, exposera désormais sans passer devant lui. Henry de La Madelène écrit dans L’Éclair que le tableau « a le rare et singulier privilège de ne soulever que des éloges dans tous les camps » et y voit « une peinture d’homme, nerveuse, solide, pleine de franchise ». Bordeaux, sa ville natale, refuse pourtant de l’acheter 15 000 francs.
Le marchand Ernest Gambart l’emporte pour 40 000 francs en 1854 et le fait voyager en Angleterre et en Écosse ; la reine Victoria demande à le voir en privé à Buckingham Palace. Après deux collections américaines, la toile est achetée 53 000 dollars en mars 1887 par Cornelius Vanderbilt II, qui l’offre aussitôt au Metropolitan Museum of Art de New York, où elle se trouve toujours. Une réplique à mi-taille, peinte avec Nathalie Micas, est entrée à la National Gallery de Londres en 1859 ; c’est d’elle que Thomas Landseer a tiré la gravure qui a fait le tour du monde, et c’est une lithographie d’après Landseer, datée de 1857, que conserve le musée vivant du Cheval de Chantilly. Pour situer ces sommes, notre page sur le cheval le plus cher au monde donne l’échelle des prix payés pour un cheval vivant, hier et aujourd’hui.
C’est avec l’argent du Marché aux chevaux qu’elle achète la propriété de By, sur le coteau de Thomery, en lisière de la forêt de Fontainebleau. Elle s’y installe en 1860 avec Nathalie Micas, y fait construire un très grand atelier, et y mourra le 25 mai 1899.
À califourchon, pas en amazone : Rosa Bonheur cavalière, et ses chevaux de By
Rosa Bonheur monte tous les jours. Dès 1845, elle achète une jument nommée Margot, qu’elle monte à califourchon autour de Paris puis dans la campagne de Seine-et-Marne. À une époque où la norme féminine est la monte en amazone, les deux jambes du même côté, elle monte comme un homme, en pantalon. Sa selle, conservée au musée départemental des peintres de Barbizon, est l’une des pièces que le château met en avant pour l’exposition.
À By, les chevaux ne sont pas seulement des montures : ce sont des modèles. Elle les observe longuement, les fait poser avec l’aide de ses domestiques, et note que certains, trop sauvages, ne se laissent approcher que fugitivement. Un cheval sauvage lui est offert par l’Américain John Arbuckle. Elle photographie ses animaux et retravaille les tirages au crayon et à la gouache ; un cyanotype rehaussé, montrant un de ses chevaux vu de droite, compte parmi les pièces annoncées. Les soins sont réglés avec rigueur, les chevaux nourris plusieurs fois par jour. Ce suivi quotidien que l’on tenait alors de tête, un propriétaire le consigne aujourd’hui dans un carnet de santé du cheval.
Sa palette équestre est large pour son siècle : poneys des Shetland, percherons, chevaux de Camargue, mustangs américains, et même le légendaire Godolphin Arabian, l’un des trois pères fondateurs du pur-sang. En 1889, elle reçoit à By Buffalo Bill, venu à Paris avec son Wild West Show pour l’Exposition universelle, et fait son portrait à cheval, aujourd’hui au Buffalo Bill Center of the West, dans le Wyoming. Notre guide des races de chevaux en réunit les fiches, du shetland au mustang, sans oublier le camargue, qui ne naît jamais blanc.

Rosa Bonheur à Chantilly : ce que l’exposition montre, et où
Le lien entre Rosa Bonheur et Chantilly passe par un tableau et par un homme. Henri d’Orléans, duc d’Aumale, est né en 1822 comme elle. Collectionneur de maîtres anciens, exilé en Angleterre sous le Second Empire, il la découvre quand Gambart la fait connaître au public britannique. Son épouse, Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, lui commande Le Berger des Pyrénées donnant du sel à ses moutons ; à la livraison, en 1864, le duc double le prix demandé. Les deux ne se rencontrent qu’en 1894, à Chantilly. Le tableau est au musée Condé, et l’exposition détaille les études qui l’ont préparé.
Le second volet occupe le musée vivant du Cheval, installé depuis 2013 dans quinze salles des Grandes Écuries, bâties de 1719 à 1735 par Jean Aubert pour Louis-Henri de Bourbon, septième prince de Condé : un palais pour chevaux, selon la formule du château lui-même. On y verra aussi les bronzes d’Isidore Bonheur, le frère cadet, sculpteur animalier médaillé d’or à l’Exposition universelle de 1889 et éclipsé par la célébrité de sa sœur. Commissariat : Charlène Totin, chargée du musée vivant du Cheval, en partenariat avec le château de Rosa Bonheur. Les Journées européennes du patrimoine des 19 et 20 septembre, dont le thème national 2026 est le patrimoine de la photographie, tombent à point : c’est par la photographie que Rosa Bonheur fixait ses chevaux avant de les peindre. Notre fiche pratique de l’événement à Chantilly reprend les dates, et notre page sur l’hippodrome de Chantilly, voisin des Grandes Écuries, complète la visite pour qui veut faire de la journée une journée de cheval.
Sur quoi on juge un peintre de chevaux, et pourquoi Le Marché aux chevaux tient encore
L’anatomie d’abord : formée en copiant Carle Vernet et Géricault, se réclamant de George Stubbs dont les planches restent la référence, elle vérifie tout sur le vivant, au marché, à l’écurie, auprès des vétérinaires et des éleveurs. Le mouvement ensuite : trot, cabrade, arrêt brutal, chaque cheval du tableau est saisi dans une phase différente de l’allure, un quart de siècle avant que la photographie ne décompose le galop. Le regard : elle peint l’œil du cheval tel qu’il est, sans lui prêter une expression humaine. Le sujet enfin : des chevaux de trait, quand on ne peignait que les pur-sang. C’est cette combinaison, et non le pantalon, qui a fait la réputation du tableau. Le pantalon n’en a été que le moyen.
« Le génie n’a pas de sexe » : la Légion d’honneur en 1865, Chantilly et le duc d’Aumale en 1894
Le 14 juin 1864, l’impératrice Eugénie se présente à By sans prévenir et invite la peintre à déjeuner à Fontainebleau. Elle revient le 10 juin 1865 pour lui remettre la croix de chevalier de la Légion d’honneur, la première décernée à une femme artiste, avec ces mots rapportés par Anna Klumpke : « J’ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer qu’à mes yeux le génie n’a pas de sexe. » En 1894, Rosa Bonheur devient officier, première femme à ce grade. La même année, à soixante-douze ans, elle est reçue à Chantilly par le duc d’Aumale.
Le cheval traverse toute la peinture, de Lascaux, où il est l’animal le plus représenté, aux avant-gardes du cheval cubiste. Entre les deux, une femme en pantalon, un carnet à la main, boulevard de l’Hôpital, un mercredi de 1850.
Ce que l’on ignore encore des chevaux de Rosa Bonheur
La permission de travestissement conservée à By date de 1857, soit après les séances du marché aux chevaux (1850-1851) ; les autorisations antérieures, renouvelées tous les six mois, n’ont pas été retrouvées, et c’est la biographe Anna Klumpke, reprise par le catalogue du Metropolitan Museum, qui rapporte qu’elle se rendait au marché en tenue masculine sous couvert d’une telle permission. Le chiffre d’une douzaine de bénéficiaires entre 1850 et 1860 vient de coupures de presse, le dossier de la préfecture étant lacunaire. La clôture de l’exposition est donnée au 3 janvier 2027 par le communiqué de presse et au 4 janvier par la page anglaise du château : nous retenons le communiqué. Le nombre d’œuvres, les horaires et les tarifs propres à l’exposition ne sont pas publiés à la date de rédaction. Enfin, la légende selon laquelle le prince de Condé aurait bâti les Grandes Écuries parce qu’il croyait se réincarner en cheval ne repose sur aucun document d’époque, et le château ne la reprend pas.
Sources : communiqué de presse et page officielle du Château de Chantilly « Rosa Bonheur et le cheval » (2026) ; page « Grandes Écuries, musée du Cheval » du château ; Metropolitan Museum of Art, notice de The Horse Fair (don de Cornelius Vanderbilt, 1887) ; Anna Klumpke, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre (1908), extrait publié par la Fondation Napoléon ; Christine Bard, « Le droit au pantalon » (La Vie des idées, 2013) et le dossier « travestissement » des archives de la préfecture de police (Clio, 1999) ; Journal officiel du Sénat, 31 janvier 2013 ; Journal d’agriculture pratique, 1854 ; Henry de La Madelène, L’Éclair, 1853 ; Château de Rosa Bonheur, By-Thomery ; ministère de la Culture, Journées européennes du patrimoine 2026.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur Rosa Bonheur à Chantilly
Le quiz
Turin, 3 janvier 1889 : pourquoi Nietzsche a enlacé un cheval battu,…
Un cheval lui a marché dessus à 17 ans : pourquoi Guillaume Canet es…
Six mois d'économies sur Chèvre d'Or, 120 contre 1 : pourquoi Heming…
Secretariat : un cœur de 10 kilos découvert à l'autopsie, le secret …
Percuté à toute bride par un domestique, cru mort deux heures : la c…Articles similaires
