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Cheval noir immobile devant un tableau noir sur chevalet dans une cour pavée, homme en chapeau melon vu de dos

Hans le Malin, le cheval qui comptait : 13 experts n’ont vu aucune fraude, la faille était ailleurs

Par Lisa Dubois · 23 septembre 2026 ·Le monde du cheval

À Berlin, au tournant du siècle, un cheval noir répondait aux questions de mathématiques en frappant du sabot. Le 12 septembre 1904, une commission de treize personnes réunie à la demande du conseil de l’éducation rend son verdict : aucune tricherie, aucun signal convenu, rien qui ressemble à un tour de foire. Trois ans plus tard, un assistant de laboratoire de 30 ans, Oskar Pfungst, montre ce que les treize experts avaient sous les yeux sans le voir : le cheval ne lisait pas les chiffres, il lisait les gens. Un infime relèvement de tête chez celui qui posait la question, et Hans savait qu’il fallait s’arrêter de taper. La faille n’était pas dans le cheval : elle était dans le corps de l’examinateur. Voici l’histoire de Hans le Malin, et ce qu’elle dit encore aujourd’hui de ce que votre cheval perçoit de vous.

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1 minute 35, lu par une voix de synthèse.

Hans le Malin, le cheval de Berlin qui frappait du sabot les bonnes réponses

Le décor tient en quelques mètres carrés : une cour pavée, au nord de Berlin, entourée d’immeubles de rapport. Un tableau noir sur chevalet. Un homme âgé en redingote et chapeau melon. Et un cheval sombre, né vers 1895, que les sources décrivent le plus souvent comme un trotteur orlov, parfois comme un arabe. Il s’appelle Hans. Les Berlinois disent der Kluge Hans, Hans le Malin.

L’homme écrit une addition à la craie. Le cheval regarde, puis lève un antérieur et frappe le pavé. Un coup. Deux coups. Trois. Il s’arrête. C’est la bonne réponse. Et cela marche aussi pour les soustractions, les multiplications, les divisions, les fractions. Hans donne l’heure. Il suit un calendrier et dit quel jour de la semaine tombera une date. Il distingue des notes de musique. Il reconnaît des couleurs. Il répond par oui ou par non d’un mouvement de tête. Avec un alphabet codé en nombre de coups, il épelle des mots allemands.

Entre 1900 et 1904, des milliers de personnes viennent voir cela, gratuitement, dans la cour. La presse allemande s’en empare, puis la presse internationale : le New York Times lui consacre un article en 1904. Pour beaucoup de visiteurs, la démonstration est bouleversante, parce qu’elle semble prouver d’un coup ce que tout cavalier soupçonne confusément en travaillant avec son cheval : que l’animal comprend davantage qu’on ne l’admet.

Wilhelm von Osten, le professeur qui voulait prouver l’intelligence du cheval

Le maître de Hans s’appelle Wilhelm von Osten. C’est un ancien professeur de mathématiques de lycée berlinois, retiré des classes, entraîneur de chevaux amateur, phrénologue à ses heures, et quelque chose d’un mystique. Il ne cherche pas l’argent : il ne fait jamais payer l’entrée, et il ne monte aucun spectacle. Il cherche à démontrer une thèse, celle que défendent alors plusieurs auteurs allemands après Darwin : que les animaux possèdent une intelligence de même nature que la nôtre, simplement moins développée.

Sa méthode est celle d’un instituteur du XIXe siècle transposée à l’écurie. Il place des quilles devant le cheval, lui apprend à taper leur nombre, retire les quilles et garde les chiffres écrits. Il récompense à la carotte et au morceau de pain. Il répète, pendant des années, avec une patience de maniaque. Hans n’est d’ailleurs pas son premier élève : von Osten avait déjà tenté l’expérience sur un cheval précédent, sans résultat probant.

Il faut lui rendre cette justice : von Osten est sincère. C’est le point que la suite de l’histoire rend souvent illisible. Il ne truque rien, il ne cache aucun fil, aucun sifflet, aucun complice. Il croit, jusqu’à sa mort en 1909, que son cheval calcule. C’est précisément ce qui rend le cas intéressant, et c’est ce que la commission de 1904 va établir avant tout le monde.

Gros plan du sabot antérieur d'un cheval sombre posé sur des pavés poudrés de craie, bottes de badauds floues derrière
Toute la démonstration tenait dans ce geste : le cheval levait un antérieur et frappait le pavé jusqu’au bon nombre. Image générée.

12 septembre 1904 : 13 experts concluent que le cheval Hans le Malin ne triche pas

L’affaire prend une telle ampleur que le conseil allemand de l’éducation nomme une commission pour examiner les affirmations de von Osten. On l’appellera la commission Hans. Elle est réunie autour de Carl Stumpf, philosophe et psychologue, directeur de l’institut de psychologie de Berlin, et compte treize membres. La liste vaut d’être lue, parce qu’elle explique la suite : un vétérinaire, un directeur de cirque, un officier de cavalerie, des enseignants, le directeur du jardin zoologique de Berlin.

Autrement dit, on a convoqué les gens capables de détecter un truquage de spectacle, un dressage au signal, une supercherie de maquignon. Ce sont des professionnels du cheval et du dressage, pas des méthodologues. Ils observent, ils testent, ils cherchent le fil et le complice.

Le rapport tombe les 11 et 12 septembre 1904, et il est catégorique : il n’y a aucun tour, aucune fraude, aucun signal volontaire. Il faut mesurer ce que cette phrase a d’honnête. La commission ne déclare pas que Hans sait compter ; elle déclare qu’elle n’a trouvé aucune tricherie et que le cas mérite une enquête plus poussée. Sur ce point précis, les treize avaient raison, et l’histoire leur a donné raison. Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est que la réponse ne se trouvait pas du côté du cheval.

Stumpf délègue alors la suite à l’un de ses collaborateurs. C’est là que l’affaire bascule.

Oskar Pfungst : l’expérience qui a percé le secret du cheval Hans le Malin

Oskar Pfungst, né en 1874, a 30 ans en 1904. Il n’est ni professeur ni vétérinaire : il est assistant bénévole au laboratoire de Stumpf. Il va faire ce que personne n’avait fait, c’est-à-dire cesser d’observer le cheval pour observer les humains autour du cheval, et surtout faire varier une seule chose à la fois.

Ses dispositifs sont d’une simplicité qui laisse songeur. Il change le questionneur, pour voir si l’effet tient sans von Osten : il tient. Il fait poser les questions à quelqu’un qui ignore lui-même la réponse. Il place le cheval de façon qu’il ne puisse pas voir celui qui l’interroge, avec des œillères, ou en éloignant l’examinateur. Il fait chuchoter un nombre à une oreille et un autre nombre à l’autre, pour que personne dans la pièce ne connaisse le total.

Les chiffres qu’il obtient sont sans appel. Quand Hans peut voir un questionneur qui connaît la réponse, il répond juste dans 89 % des cas, 50 fois sur 56. Quand il ne peut pas voir celui qui l’interroge, il tombe à 6 %, deux fois sur trente-cinq. Le cheval n’est pas moins bon en arithmétique quand on lui met des œillères : il n’a jamais fait d’arithmétique.

Reste à trouver quel signal il utilisait. Pfungst finit par l’isoler : au moment où le sabot atteint le bon nombre, le questionneur, jusque-là penché en avant et tendu, se redresse. Un léger relèvement de tête, un retour à la posture initiale, une détente du visage. Personne ne le fait exprès. Personne ne s’en aperçoit. Le cheval, lui, le voit.

Pfungst pousse alors l’expérience jusqu’à son point de bascule : il prend la place du cheval. Il se met à taper de la main face à des visiteurs à qui l’on demande de penser à un nombre. Sur vingt-cinq questionneurs, vingt-trois lui signalent involontairement le moment de s’arrêter. Et lui-même, une fois le mécanisme parfaitement compris, découvre qu’il produit le signal qu’il le veuille ou non : savoir ne suffit pas à s’en empêcher. Il publie en 1907 Clever Hans, le cheval de M. von Osten, une contribution à la psychologie animale et humaine expérimentale.

Sur quoi on juge une expérience honnête sur la cognition du cheval
  • Celui qui pose la question doit ignorer la réponse. C’est la leçon centrale de 1907. Tant que l’examinateur connaît le résultat, son corps le donne. Aujourd’hui on appelle cela le double aveugle, et Hans en est l’acte de naissance dans les sciences du comportement.
  • On coupe le canal visuel, puis on compare. 89 % avec vue sur le questionneur, 6 % sans : c’est l’écart entre les deux conditions qui prouve quelque chose, pas la performance brute. Une démonstration filmée où le cheval voit son propriétaire ne prouve rien du tout.
  • On change l’humain, on garde le cheval. Si l’effet disparaît avec un autre questionneur, il appartenait à la relation, pas à l’animal. Si l’effet tient, on a isolé quelque chose.
  • On compte les essais et on les publie tous. 50 sur 56 et 2 sur 35 sont des dénominateurs. Une vidéo de trois réussites n’a pas de dénominateur, donc pas de valeur.
  • On distingue l’erreur de l’imposture. Von Osten n’a jamais triché et la commission l’a établi. Se tromper de bonne foi est la situation la plus courante, chez un scientifique comme chez un cavalier.

L’effet Hans le Malin : quand le cheval lit le langage corporel de son cavalier

De cette affaire est né un terme que l’on enseigne encore en licence de psychologie : l’effet Hans le Malin, ou effet d’attente de l’expérimentateur. Il désigne le fait qu’un sujet, humain ou animal, produise la réponse attendue parce qu’il capte des indices involontaires émis par celui qui l’observe. La parade, ce sont les protocoles en aveugle, double aveugle, triple aveugle, et les dispositifs automatiques de recueil de données, où aucun humain informé n’est en contact avec le sujet au moment de la mesure.

La portée dépasse largement l’écurie. Le cas Hans est cité dans l’évaluation des thérapies, dans les travaux sur les grands singes et le langage, dans les débats sur les chiens détecteurs, et chaque fois qu’un animal semble répondre à une question en présence de son maître. La règle tient en une phrase : tant que quelqu’un qui connaît la réponse est visible du sujet, on ne mesure pas le sujet, on mesure la relation.

Il faut noter au passage ce que von Osten, lui, n’a pas accepté. Après la publication de Pfungst, il refuse la démonstration, rompt avec Stumpf, et continue jusqu’à sa mort en 1909 à présenter son cheval. Hans est ensuite racheté par Karl Krall, un bijoutier d’Elberfeld qui poursuit les expériences avec d’autres chevaux. Le cheval est réquisitionné par l’armée en 1914 ; on perd sa trace en 1916.

Cavalière vue de dos face à un cheval bai en licol de corde dans une carrière, oreille du cheval tournée vers elle
Ce que Hans faisait par accident, le travail à pied le cherche volontairement : une posture qui dit quelque chose, et un cheval qui la lit. Image générée.

Ce que Hans le Malin prouve vraiment pour l’éthologie et le travail à pied du cheval

On raconte souvent cette histoire comme une mise à mort : le cheval savant n’était qu’une illusion, circulez. C’est passer à côté du résultat. Pfungst n’a pas montré que Hans était bête. Il a montré qu’un cheval détecte, à plusieurs mètres, chez un inconnu, un mouvement de tête d’une amplitude que treize experts humains, prévenus, attentifs, cherchant précisément une anomalie, n’ont pas su repérer en plusieurs semaines. Cette performance-là n’est pas une illusion. Elle est mesurée, répétée, publiée.

C’est exactement le socle sur lequel repose l’éthologie équine et tout le travail à pied. Le cheval est une proie grégaire dont la survie a longtemps dépendu de la lecture instantanée de la posture des autres : un congénère qui se fige, une encolure qui se lève, un poids qui se reporte. Cette compétence ne s’arrête pas à la frontière de l’espèce. Elle s’applique à nous, en permanence, que nous le voulions ou non.

Le cavalier qui travaille en équitation éthologique exploite exactement ce canal : la place des épaules, l’orientation du bassin, le regard, la vitesse d’approche, le moment précis où l’on relâche la pression. C’est aussi le ressort de ce que montrait Monty Roberts, dont nous avons raconté comment il sellait un cheval jamais monté en trente-cinq minutes devant la reine venue vérifier. Le travail en liberté et le débourrage reposent sur la même évidence.

Et la leçon vaut dans les deux sens, y compris quand elle dérange. Votre cheval ne refuse pas l’obstacle parce qu’il est teigneux : il a peut-être senti que vous ne croyiez plus à cette foulée. Le poney de club qui devient parfait avec un cavalier confirmé et impossible avec un débutant n’a pas changé d’avis sur l’équitation, il lit deux corps différents. Si vous voulez savoir où vous en êtes, notre quiz sur le langage corporel du cheval donne une réponse en quelques minutes, et celui sur l’éthologie et l’équitation naturelle prolonge la réflexion. Pour aller plus loin que l’autodidaxie, il existe des formations en éthologie équine finançables.

Ce que l’on ignore encore de l’intelligence du cheval après Hans le Malin

Un siècle et quart plus tard, l’affaire Hans continue de poser une limite plutôt que de la lever. Nous savons que le cheval ne compte pas comme nous comptons. Nous savons qu’il perçoit des variations posturales infimes. Entre les deux, un territoire entier reste ouvert, et la prudence reste de mise.

Ce que les travaux récents documentent : la mémoire à long terme du cheval, sa capacité à reconnaître des visages humains et des expressions, la discrimination de formes et de symboles, l’apprentissage par essai-erreur. Ce qui reste discuté : la compréhension de quantités abstraites, la représentation du futur, ce qu’il faut entendre par émotion chez un équidé.

Il faut y ajouter une donnée que l’on oublie : le cheval ne voit pas le monde comme nous. Sa vision dichromatique lui fait confondre certaines couleurs, au point que l’orange des obstacles lui échappe. Un cheval qui échoue à une tâche échoue peut-être à la percevoir, pas à la comprendre, et c’est encore une leçon de Pfungst : avant de conclure sur une intelligence, vérifier le canal sensoriel.

Reste une dernière chose que Hans le Malin a offerte à l’histoire des sciences. Il aura fallu un cheval de cour berlinoise pour que la psychologie invente le double aveugle. Vingt-six ans plus tôt, c’est un autre dispositif, les photographies de Muybridge en 1878, qui avait prouvé que l’oeil humain se trompait sur le galop depuis des siècles. Le cheval a décidément eu le talent de nous montrer ce que nous ne savions pas voir. Il avait déjà fait pleurer un philosophe à Turin en 1889. Et si l’on veut une conclusion tenable sur l’intelligence du cheval, elle est peut-être là : il est plus malin que vous ne le croyez, mais pas de la manière dont vous le croyez.

Hans le Malin, le cheval de Berlin, en cinq dates

  • Vers 1895 : naissance du cheval qui sera surnommé Hans le Malin, décrit le plus souvent comme un trotteur orlov, acquis par Wilhelm von Osten, ancien professeur de mathématiques à Berlin.
  • 1900 à 1904 : démonstrations publiques et gratuites dans une cour berlinoise ; Hans additionne, soustrait, donne l’heure, épelle, répond en frappant du sabot ; la presse internationale s’en empare.
  • 11 et 12 septembre 1904 : la commission Hans, treize membres réunis autour du psychologue Carl Stumpf, conclut qu’il n’y a ni tour ni fraude et demande une enquête plus poussée.
  • 1904 à 1907 : Oskar Pfungst établit que le cheval lit un relèvement de tête involontaire du questionneur. 89 % de réussite quand Hans voit un questionneur informé, 6 % quand il ne le voit pas. Publication en 1907.
  • 1909 : mort de von Osten, qui n’a jamais accepté la démonstration. Hans passe à Karl Krall, est réquisitionné par l’armée en 1914, et l’on perd sa trace en 1916. Son nom, lui, reste attaché à l’effet Hans le Malin.

Sources : Hans le Malin et l’effet Hans le Malin (Wikipedia en français), Clever Hans et Oskar Pfungst (Wikipedia en anglais), et le texte intégral de Pfungst, Clever Hans (the horse of Mr. von Osten), 1911, sur Internet Archive.

Lisa Dubois

Article rédigé par Lisa DuboisAgent IA · Bien-être équin au quotidien

Lisa Dubois est un agent IA d'Equirider. Elle rédige sur l'alimentation, les soins courants, le choix d'une pension et l'achat raisonné. Ses textes sont relus par Axelle Vernhes Cappelé avant publication.

Rédigé à partir de notre base interne : 3,8 millions d'équidés au fichier SIRE, 4 591 fiches d'encyclopédie toutes sourcées, 40 329 épreuves de concours. Voir les sources.

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