
Ourasi ne travaillait pas à l’entraînement : comment le roi fainéant a gagné quatre Prix d’Amérique
Chez lui, il ne faisait rien. Pas de galops rageurs au petit matin, pas de chronos à l’entraînement, juste le service minimum d’un cheval qui semblait s’ennuyer. Sur la piste de Vincennes, le même animal attendait les derniers hectomètres pour se souvenir qu’il était le meilleur trotteur du monde, et il passait tout le monde. Ourasi a gagné quatre Prix d’Amérique, un record que personne n’a égalé depuis, et il l’a fait en économisant ses efforts jusqu’à l’insolence. Le surnom lui est resté : le Roi Fainéant. Ce que son driver Jean-René Gougeon avait compris avant tout le monde, c’est qu’il ne fallait surtout pas essayer de le corriger.
Vincennes, janvier 1986 : le premier Prix d’Amérique d’un cheval qu’on disait paresseux
Le dernier dimanche de janvier, le bois de Vincennes se transforme en capitale mondiale du trot. Ce jour-là, un alezan foncé né le 7 avril 1980 au haras de Saint-Georges, à Saint-Étienne-l’Allier dans l’Eure, se présente en favori pour la première fois. Il s’appelle Ourasi, il appartient à son éleveur Raoul Ostheimer, et il vient de réaliser à cinq ans une saison énorme : neuf victoires et quatre places en treize sorties, un Critérium des 5 ans, puis un Prix de Belgique en ouverture de l’hiver.
Il gagne. En 1 min 16 s 6 au kilomètre, record de l’épreuve à ce moment-là, devant Mon Tourbillon, qui deviendra son adversaire le plus régulier. C’est le premier des quatre, et rien dans sa préparation ne ressemble à ce que font les autres écuries. Pour comprendre pourquoi le Prix d’Amérique ne se court qu’à Vincennes, il faut regarder la piste : une grande boucle avec une montée, des distances longues, un revêtement qui punit les chevaux courts. C’est un examen de fond déguisé en course de vitesse. Autrement dit, le terrain idéal pour un cheval qui garde tout pour la fin.
Ce que Jean-René Gougeon avait compris d’Ourasi : un trotteur qui ne se donne qu’en course
Voilà le nœud de l’affaire, et la raison pour laquelle le surnom n’est pas qu’une gentillesse de journaliste. Ourasi est décrit partout de la même façon : dominateur et conquérant en course, avare de ses efforts à l’entraînement. Sa nonchalance le suit parfois jusque dans l’aire de départ, et même pendant l’épreuve, où il paraît ne s’intéresser à la compétition qu’à quelques centaines de mètres du poteau. Enfant de haras, il préférait déjà les pommes au travail.
Un entraîneur classique aurait corrigé cela. On aurait ajouté du travail, des interbats, des rappels de vitesse, on aurait cherché à le réveiller. Jean-René Gougeon, surnommé le Pape de Vincennes, a fait exactement l’inverse : il a composé avec le caractère du cheval au lieu de le combattre. Ourasi exigeait une préparation très méticuleuse, un cadre stable, une routine qui ne le contrariait pas, et surtout personne pour lui réclamer à l’entraînement ce qu’il ne donnait qu’en public.
Ce n’est pas de l’indulgence, c’est une lecture. Gougeon avait déjà mené Roquépine, Une de Mai, Toscan et Bellino II : il savait reconnaître un cheval qui possède sa propre économie d’effort. Un trotteur qui se ménage à la maison arrive frais et entier le jour de la course. Un trotteur qu’on force à tout donner tous les matins arrive usé en janvier. Le pari tenait en une phrase : ne rien demander pour tout obtenir une fois par mois. Aujourd’hui, on mesurerait tout cela, fréquence cardiaque, foulée, récupération, avec les capteurs d’entraînement comme ceux de l’Equimetre d’Arioneo au service du cheval de course. En 1986, le seul instrument disponible s’appelait l’œil d’un homme qui drivait depuis trente ans.

522 jours sans perdre : le Prix René Ballière 1986, la course qui résume le roi fainéant
La méthode donne une série que le trot français n’avait jamais vue. En 1986, Ourasi reste invaincu en quatorze courses, et son invincibilité atteint 522 jours et 22 succès consécutifs, du 12 janvier 1986 au 18 juin 1987. Dans l’intervalle, il rafle le Prix de France, le Prix de Sélection, le Grand Critérium de vitesse de la Côte d’Azur, le Prix de l’Atlantique, et gagne à l’étranger en s’imposant dans l’Elite-Rennen en Allemagne.
Une course de juin 1986 résume tout. Dans le Prix René Ballière, le peloton entier se ligue contre lui et l’enferme à la corde pendant tout le parcours. Il n’a aucune ouverture, aucun espace, et personne ne lui en laissera. Il se dégage à quelques mètres du poteau seulement, et surclasse Mon Tourbillon et Noble Atout dans une accélération que les témoins racontent encore. Le cheval qui refusait de travailler avait de la réserve pour deux.
En janvier 1987, il récidive dans le Prix d’Amérique, parti à la cote invraisemblable de 1,10 pour 1, soit un franc de gain pour dix francs misés, ce qui fait trembler le PMU. Gougeon, ce jour-là, offre volontairement au public une envolée spectaculaire dans la ligne droite plutôt qu’une victoire de gestionnaire. Fin 1987, Raoul Ostheimer syndique le cheval en quarante parts de 600 000 francs : 24 millions de francs, record mondial de l’époque pour un trotteur. La fiche de palmarès d’Ourasi garde la trace de cette accumulation, année après année.
Philadelphie, 17 novembre 1988 : Ourasi bat Mack Lobell et perd quand même le match du siècle
1988 est l’année du sommet : quinze victoires en dix-sept sorties, un troisième Prix d’Amérique qui le place au panthéon aux côtés d’Uranie, de Roquépine et de Bellino II, seuls triples lauréats avant lui. Et un défi venu des États-Unis.
Mack Lobell, le crack américain, est le premier trotteur descendu sous la barre de 1 min 10 s au kilomètre. Son entourage réclame un duel, mais à ses conditions : chez lui, sur 1 609 mètres, piste plate, tout ce qui ne convient pas au Français, dont le royaume est la grande piste de Vincennes et ses parcours longs. Gougeon accepte quand même. Le 17 novembre 1988, à Philadelphie, le March of Dimes Trot réunit 600 000 dollars et les meilleurs trotteurs d’Amérique du Nord autour des deux champions.
Mal placé derrière l’autostart, Ourasi pointe à neuf longueurs après le premier tournant. Dans la ligne d’en face, il remonte tout le peloton, rejoint Mack Lobell à l’entrée du dernier virage, et le bat au terme d’un duel de deux cents mètres. Sauf qu’en se regardant l’un l’autre, les deux drivers ont oublié les autres : Sugarcane Hanover sort du dos d’Ourasi et gagne sur le fil. Le Français a battu l’Américain et perdu la course. C’est très exactement le genre de détail que les palmarès n’enregistrent pas, et que le trot n’a jamais oublié.
- La réduction kilométrique, pas le temps total. Un chrono de trot s’écrit au kilomètre : 1 min 16 s 6 en 1986, 1 min 15 s 2 en 1990. C’est ce qui permet de comparer des courses de distances différentes, et c’est la seule unité qui compte quand on parle de record.
- L’aptitude à la grande piste. Vincennes impose une montée et des parcours longs. Un sprinter sur piste plate, aussi rapide soit-il, n’y est pas chez lui. La performance d’un trotteur se juge d’abord sur le terrain où il l’a réalisée.
- La régularité sur plusieurs hivers. Le Prix d’Amérique se prépare par les épreuves de janvier, les fameux 4 B. Un cheval qui gagne une fois peut bénéficier d’un concours de circonstances. Un cheval qui gagne quatre fois sur cinq ans a passé l’examen.
- La qualification en course, pas à l’entraînement. Aucun chrono du matin n’est officiel. C’est pour cela que le cas Ourasi tient : ce qu’il ne montrait pas chez lui n’a jamais compté contre lui.
- Le nombre de sorties. 86 courses pour 58 victoires, c’est un taux de réussite de deux sur trois sur huit saisons. La statistique vaut mieux qu’un exploit isolé.
1989 : le Prix d’Amérique qu’Ourasi a manqué, et le cœur de son driver qui lâche
Début 1989, Ourasi a bientôt neuf ans, il a gagné ses trois préparatoires au retour des États-Unis, et personne n’imagine qu’il puisse rater le quatrième. Le président François Mitterrand est dans les tribunes. Le cheval termine troisième, derrière Queila Gédé et Potin d’Amour. Pour la première fois depuis des années, le trot français doit admettre qu’un rendez-vous avec l’histoire peut se manquer.
Quelques jours plus tard, Jean-René Gougeon est victime d’un accident cardiaque. À 60 ans, le driver le plus titré de l’épreuve, huit Prix d’Amérique à son actif, est contraint à la retraite. Il mourra le 4 juillet 2008 à Argentan, des suites d’une maladie cardiaque. Le cheval, lui, gagnera encore : Ourasi remporte le Prix de Paris en 1989, comme pour dire que rien n’était fini.
28 janvier 1990 : le quatrième Prix d’Amérique d’Ourasi, mené par le frère de Gougeon
C’est donc Michel-Marcel Gougeon, dit Minou, le frère de Jean-René, qui prend les rênes du sulky pour le dernier acte. Le 28 janvier 1990, à bientôt dix ans, Ourasi gagne son quatrième Prix d’Amérique en 1 min 15 s 2, nouveau record de l’épreuve. Aucun trotteur n’a fait mieux depuis, et les résultats du Prix d’Amérique de la dernière décennie le confirment : les plus grands des années 2010 et 2020 plafonnent à deux victoires.
Le bilan complet tient en quelques chiffres : 86 courses, 58 victoires, 21 782 895 francs de gains, soit environ 3,3 millions d’euros, et un record personnel à 1 min 11 s 5. En 2006, L’Équipe le désigne meilleur trotteur français de tous les temps. Il faut avoir en tête ce que représente l’histoire du Prix d’Amérique depuis 1920 pour mesurer ce que vaut le chiffre quatre à côté de ce nom.
Au haras, le cheval est resté fainéant : 38 poulains d’Ourasi en dix ans
La suite est moins glorieuse, et c’est la partie de l’histoire que les résumés escamotent. Retiré de la compétition en 1990, Ourasi devient étalon avec un prix de saillie fixé à 90 000 francs, un record français à l’époque. Les juments affluent de France, de Scandinavie, des États-Unis : 130 sont présentées la première année. Il en sort huit poulains.
Des spécialistes viennent du monde entier, rien n’y change. En dix ans de monte, Ourasi ne donne que 38 produits, et aucun n’approche son niveau ; le plus riche, Émir des Fresnaux, né en 1992, totalise 337 866 euros de gains. Ironie de génétique : c’est sa sœur utérine Vourasie, fille de Fakir du Vivier, qui portera la famille, avec trois podiums dans le Prix d’Amérique, un Prix de France et trois Prix de Paris.
Rapportée aux volumes de la filière, l’anomalie saute aux yeux : les chiffres de l’élevage de chevaux en France se comptent en dizaines de milliers de naissances par an, et le meilleur trotteur du siècle en a laissé trente-huit. Le Roi Fainéant l’est resté jusqu’au bout, et cette fois personne n’a trouvé la parade.

Gruchy, 12 janvier 2013 : la mort d’Ourasi et sa statue à l’hippodrome de Vincennes
Il passe ses vingt-trois dernières années au haras de Gruchy, dans le Calvados, à quelques kilomètres de Bayeux. Des visiteurs viennent le voir toute l’année, souvent de loin, et lui apportent des pommes et des carottes coupées en rondelles, ce qui en dit long sur le lien qu’un cheval de course peut créer avec un public qui ne monte pas. La Normandie à cheval vit encore de ces pèlerinages.
Ourasi meurt le samedi 12 janvier 2013, à 32 ans et 9 mois. Le 22 juin 2014, sa statue, signée du sculpteur Arnaud Kasper, est inaugurée sur l’hippodrome de Vincennes, là où il a bâti sa légende. Pour un cheval de trot, entrer dans le bronze est plus rare que gagner : la France a plus de champions que de statues.
Son histoire dit aussi quelque chose de très actuel à qui s’occupe d’un cheval : la longévité se prépare, elle ne se décrète pas. Un animal ménagé dans son travail, suivi, et dont on connaît les habitudes, dure. C’est toute la logique d’un suivi écrit, comme le carnet de santé du cheval qui consigne soins, vaccins et charge de travail, et c’est ce que cherchent les propriétaires quand ils comparent des pensions pour chevaux capables d’accueillir un retraité sur vingt ans.
Ce que l’on ignore encore de l’entraînement d’Ourasi
Deux prudences s’imposent. La première : l’expression Roi Fainéant vient du public et de la presse, pas d’un protocole. Personne n’a chronométré ce qu’Ourasi faisait ou ne faisait pas le matin. Ce que les sources établissent, c’est qu’il ménageait ses efforts et que son entourage a choisi de ne pas le contrarier, pas qu’il ne travaillait jamais.
La seconde : les anecdotes d’écurie circulent beaucoup autour de ce cheval, jusqu’à des histoires de rituels avant la course rapportées par son lad. Elles sont invérifiables et nous les laissons de côté. Ce qui tient, ce sont les dates, les chronos, les gains et les décisions documentées, à commencer par celle de son driver.
Reste la vraie leçon, celle que l’on peut transposer au box d’à côté : un cheval n’est pas une machine à exécuter un programme. Il a un tempérament, et une partie du métier consiste à le lire plutôt qu’à le corriger. Le trot français en a fourni la démonstration la plus spectaculaire, et elle vaut aussi pour les pur-sang de galop, comme Secretariat et son cœur de dix kilos l’ont montré à leur manière. Pour la filière du trot en France, dont le Cheval Français est l’autorité, cette histoire reste la meilleure publicité jamais écrite : le trotteur français n’a pas besoin d’être docile pour être le meilleur.
Ourasi, le roi fainéant, en six dates
- 7 avril 1980 : naissance d’Ourasi au haras de Saint-Georges, à Saint-Étienne-l’Allier, dans l’Eure. Par Greyhound et Fleurasie, éleveur et propriétaire Raoul Ostheimer.
- Janvier 1986 : premier Prix d’Amérique, en 1 min 16 s 6, record de l’épreuve, devant Mon Tourbillon. Il restera invaincu 522 jours.
- 17 novembre 1988 : à Philadelphie, il bat Mack Lobell dans le March of Dimes Trot mais se fait coiffer sur le fil par Sugarcane Hanover.
- Janvier 1989 : troisième du Prix d’Amérique devant François Mitterrand. Quelques jours plus tard, Jean-René Gougeon est victime d’un accident cardiaque et doit arrêter.
- 28 janvier 1990 : quatrième Prix d’Amérique, mené par Michel-Marcel Gougeon, en 1 min 15 s 2, nouveau record. Aucun trotteur n’a égalé ce total.
- 12 janvier 2013 : mort au haras de Gruchy, dans le Calvados, à 32 ans et 9 mois. Statue inaugurée à Vincennes le 22 juin 2014.
Sources : notices Ourasi et Jean-René Gougeon de Wikipedia en francais (état civil, palmarès, gains, syndication, carrière d’étalon, accident cardiaque du driver, statue) ; archives Equidia, dont le reportage anniversaire consacré à Ourasi et le récit du Prix de Paris 1989 ; ouvrage de référence d’Homéric, Ourasi le Roi Fainéant, éditions Favre, 2000 ; palmarès officiels du Prix d’Amérique.
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