
Ce n’est pas l’âge : un cheval sur cinq passé quinze ans a cette maladie, et l’automne la révèle
Il a dix-huit ans, il a passé l’été au pré, et depuis quelques jours son poil revient plus vite que celui des autres. Le dos a fondu, il boit davantage, il traîne un peu. On met ça sur le compte de l’âge. Ce serait l’erreur la plus courante de la fin août, parce que nous sommes en plein dans la seule période de l’année où cette maladie ne peut plus se cacher : de juillet à la mi-novembre.
La maladie s’appelle Cushing dans les écuries. Les vétérinaires disent PPID, pour dysfonction de la pars intermedia de l’hypophyse. Selon l’Institut français du cheval et de l’équitation, environ vingt pour cent des chevaux de plus de quinze ans seraient atteints, et quarante pour cent de ceux de plus de trente ans, contre zéro virgule cinq pour cent de la population équine totale. Autrement dit, dans un pré de cinq chevaux âgés, il y en a statistiquement un qui la porte, et il y a de bonnes chances que personne ne le sache encore.
Ce que l’on appelle Cushing n’a rien d’un vieillissement
Chez un cheval sain, l’hypothalamus, une petite glande située à la base du cerveau, freine en permanence le lobe intermédiaire de l’hypophyse en sécrétant de la dopamine. Avec le PPID, ce frein se dégrade : l’hypophyse n’est plus contenue, elle grossit et libère des quantités croissantes d’ACTH, l’hormone qui commande aux glandes surrénales de fabriquer du cortisol.
Le cortisol n’est pas un poison, c’est l’hormone qui gère le sucre, les protéines, les graisses, l’immunité et les rythmes de la journée. En excès permanent, il défait lentement tout cela : le muscle fond, la graisse se déplace, les défenses immunitaires baissent, le pied devient fragile. Ce n’est pas un cheval qui vieillit, c’est un cheval dont le régulateur central est cassé.
Le point qui compte pour le propriétaire est celui-ci : la maladie évolue très progressivement, et l’IFCE précise qu’il peut se passer des années avant que des signes évocateurs n’apparaissent. Pendant ces années, tout ce que l’on voit ressemble à de l’âge.
Les signes que l’on met, à tort, sur le compte de la vieillesse
C’est le coeur du malentendu. Les signes précoces du PPID sont exactement ceux que l’on attribue spontanément à un cheval qui prend de la bouteille, et l’IFCE le dit noir sur blanc : ces signes cliniques peuvent être confondus à tort avec un vieillissement normal.
Le poil est le signe le plus connu, et le plus tardif
L’hypertrichose, ce pelage anormalement long et parfois frisé qui persiste quelle que soit la saison, est le signe emblématique. Il est aussi le plus trompeur, parce qu’il signe une maladie déjà installée. Une revue de synthèse publiée en 2018 rappelle qu’il est caractéristique du stade avancé et qu’il ne sert à rien pour repérer les cas encore silencieux.
Ce qui se voit plus tôt, c’est un retard de mue ou une mue incomplète au changement de saison, une sudation excessive qui persiste même après la tonte, parfois des zones de décoloration des crins. Fin août, un cheval dont le poil d’hiver démarre nettement avant celui de ses compagnons de pré mérite un regard, pas un haussement d’épaules. Cela ne prouve rien à soi seul : un cheval peut perdre ou changer son poil pour beaucoup d’autres raisons.
Ce qui se voit avant le poil
La silhouette parle en premier. La fonte musculaire s’installe le long de la ligne du dos et sur la sangle abdominale, ce qui donne ce ventre penduleux que l’on attribue à l’âge. En parallèle, la graisse ne disparaît pas, elle se déplace : elle s’accumule au-dessus des yeux, dans les salières, sur le chignon, à la base de la queue et en région périnéale. Un cheval qui maigrit du dos tout en gardant des bourrelets bizarrement placés n’est pas un cheval qui vieillit normalement.
Viennent ensuite la léthargie, la baisse de performance, et une augmentation de la prise de boisson et de l’émission d’urine. Puis les infections à répétition, parce que l’immunité encaisse mal l’excès de cortisol : dermatophilose, teigne, infections dentaires et sinusales, abcès de pied, pneumonies, plaies qui cicatrisent lentement. Chacun de ces épisodes est traité pour lui-même, et personne ne fait le lien.
Un cheval qui passe le cap des vingt ans change forcément, à commencer par la dentition et l’assimilation. Savoir ce qu’un cheval de vingt ans peut légitimement montrer permet justement de repérer ce qui sort du cadre.
Pourquoi l’automne est la saison qui le trahit
Voici le fait qui rend cette fin d’été particulière, et il est physiologique avant d’être pathologique. Chez tous les chevaux, sains compris, la sécrétion d’ACTH augmente à la fin de l’été et en automne, quand la durée du jour diminue. C’est une remontée saisonnière normale, liée à la photopériode, et elle redescend au printemps suivant.
La revue de 2018 citée plus haut ajoute la nuance décisive : cette élévation existe chez tout le monde, mais ce sont les chevaux atteints de PPID qui montent le plus haut. Autrement dit, l’automne écarte les courbes. Un cheval sain monte un peu, un cheval malade monte beaucoup, et l’écart entre les deux devient enfin lisible sur une prise de sang.
Une étude conduite en zone subtropicale, rapportée dans cette même revue, donne la mesure du gain : en prélevant à l’automne, la sensibilité atteignait cent pour cent et la spécificité quatre-vingt-quinze pour cent, contre quatre-vingts et quatre-vingt-deux pour cent le reste de l’année. Ces valeurs sont propres à une latitude et à un laboratoire et ne se transposent pas telles quelles en France, mais ce qu’elles démontrent se transpose parfaitement : c’est en automne que le test voit le mieux les cas débutants.
Le même chiffre, deux verdicts : le piège du seuil saisonnier
La conséquence directe est un piège d’interprétation, et c’est là que se joue la différence entre un dépistage utile et une fausse alerte. Puisque l’ACTH monte physiologiquement de juillet à la mi-novembre, un résultat d’automne ne peut pas être lu avec la règle du reste de l’année.
Les recommandations internationales de référence retiennent deux fenêtres. De décembre à la mi-juin, une concentration d’ACTH endogène supérieure à dix picomoles par litre peut soutenir un diagnostic de PPID chez un cheval dont l’âge et les signes cliniques concordent. De juillet à la mi-novembre, ce seuil passe à vingt picomoles par litre. Le même chiffre brut peut donc être banal en septembre et inquiétant en mars.
Trois précautions en découlent, et elles ne coûtent rien : vérifier que le compte rendu du laboratoire mentionne un intervalle de référence saisonnier et non une valeur unique, ne jamais comparer de tête un résultat de mars à un résultat de septembre, et ne pas transposer un seuil trouvé sur un forum, puisque les unités changent d’un laboratoire à l’autre et que les intervalles dépendent de la latitude.
Sur quoi on juge un dosage ACTH d’automne
- La date du prélèvement, écrite noir sur blanc : de juillet à la mi-novembre, ce n’est pas la même grille de lecture que le reste de l’année.
- La présence, sur le compte rendu, d’un intervalle de référence saisonnier et non d’une valeur unique valable toute l’année.
- L’unité utilisée par le laboratoire, picomoles par litre ou picogrammes par millilitre, sans jamais convertir un seuil trouvé ailleurs.
- La concordance avec le cheval réel : son âge, sa silhouette, son poil, son historique de fourbure, ses infections récentes.
- Les conditions de prélèvement et d’acheminement, que le vétérinaire maîtrise et qui conditionnent la validité du résultat.
- Le stress du jour : un cheval affolé au moment de la piqûre n’est pas dans les conditions d’un dosage de base.
- Ce que le résultat ne dit pas : une valeur dans la zone équivoque n’est ni un feu vert ni un diagnostic, elle appelle un second examen ou un contrôle à distance.
- La recherche associée d’une dysrégulation de l’insuline, parce qu’un syndrome métabolique équin peut coexister et changer la conduite à tenir.
Ce qu’un dosage ne règle pas tout seul
Le dosage de l’ACTH sanguin est le test de première intention, et il a l’avantage d’être simple : une prise de sang, pas d’hospitalisation, pas de protocole lourd. Il ne suffit pas toujours. L’IFCE indique qu’en cas de résultat équivoque, ou lorsque les signes cliniques sont encore discrets, d’autres examens peuvent être conduits : le test de suppression à la dexaméthasone ou le test de stimulation à la TRH, qui comparent les taux d’ACTH avant et après injection. L’institut rappelle aussi que ces dosages restent difficiles à interpréter du fait des variations journalières et saisonnières, et le test à la TRH est lui aussi sensible à la saison.
Enfin, un même cheval peut cumuler un PPID et un syndrome métabolique équin. Les deux partagent des signes visibles, la fourbure et la répartition anormale des graisses, mais ils ne se gèrent pas de la même manière. C’est pourquoi la recherche d’un défaut de régulation de l’insuline fait partie du bilan. Le détail de ces examens et de leurs limites est développé dans notre dossier sur le diagnostic du Cushing et le dosage de l’ACTH.
La vraie urgence n’est pas le poil, c’est le pied
Un propriétaire qui découvre le mot Cushing pense d’abord au pelage. La complication qui coûte le plus cher, et parfois la vie du cheval, se joue ailleurs : dans le pied.
Les épisodes récurrents de fourbure figurent parmi les signes locomoteurs de la maladie, et ils ne préviennent pas toujours. Plus rarement, une dégénérescence du ligament suspenseur du boulet apparaît, avec cette descente caractéristique des boulets. Un cheval âgé qui fait une fourbure sans cause alimentaire évidente doit faire poser la question du PPID, pas seulement recevoir un traitement de crise. Les mécanismes, les signes précoces et la conduite à tenir sont détaillés dans notre guide sur la fourbure du cheval.
La saison joue là encore. L’IFCE conseille de restreindre l’accès au pâturage pendant les périodes critiques, printemps et automne. Les repousses d’herbe qui suivent les pluies de fin d’été sont riches en sucres, et le phénomène est le même que celui qui rend le printemps dangereux, expliqué ici à propos de l’herbe grasse et des fructanes. Sur un cheval dont l’insuline est déjà mal régulée, cette repousse n’est pas un cadeau.
Quand le diagnostic tombe, ce qui change vraiment
La nouvelle n’est pas une condamnation. Le traitement de choix est le pergolide, une molécule qui reproduit l’effet de la dopamine manquante et redonne à l’hypophyse le frein qu’elle a perdu. Il s’administre par voie orale, tous les jours, et l’IFCE est claire sur deux points : il ne guérit pas, et il se donne à vie. Ce qu’il apporte, c’est l’atténuation des signes cliniques et une meilleure qualité de vie. La dose utile varie d’un cheval à l’autre, ce qui impose un suivi régulier de l’état clinique et du taux d’ACTH par le vétérinaire.
Un avertissement mérite d’être répété, parce qu’il concerne les humains de l’écurie. Selon un rapport de l’Anses relayé par l’IFCE, onze cas d’ingestion accidentelle de comprimés de pergolide par des personnes ont été recensés au cours de l’année 2018, soit en avalant l’aliment préparé pour le cheval, soit par confusion avec un médicament humain. Les signes observés étaient digestifs, généraux, cardiovasculaires et neurologiques. La consigne pratique tient en une phrase : ne pas préparer les rations médicamenteuses à l’avance, et garder la boîte hors de portée.
Le reste de la prise en charge est une affaire de routine, et c’est là que le propriétaire fait la différence. L’IFCE recommande sur ces chevaux un suivi de l’excrétion parasitaire par coproscopie pour caler la fréquence des vermifugations, un suivi dentaire et de maréchalerie très régulier, une tonte en été pour limiter les infections cutanées, et des rappels de vaccination rapprochés, une fois par an pour le tétanos, tous les trois à six mois pour la grippe et la rhinopneumonie, parce que ces chevaux y répondent moins bien.
Côté ration, la logique est de limiter les apports énergétiques : des fourrages pauvres en énergie, du foin récolté tardivement, le moins de concentrés possible, et si les besoins sont élevés, un apport de matières grasses plutôt que de céréales. Le principe est développé dans notre page sur l’alimentation adaptée au cheval Cushing, et la méthode de calcul générale dans notre outil pour calculer la ration de son cheval.
Ce protocole ne vaut que s’il tient dans la durée : un dosage par an, des rappels rapprochés, des coproscopies, une visite de maréchal qui ne saute pas. C’est ce genre d’échéances qui se perd, et c’est à quoi sert un carnet de santé qui garde la trace des soins et fait tomber les rappels au bon moment. Pour le quotidien, notre guide des soins du cheval reprend les gestes de base.
Votre cheval a passé quinze ans et quelque chose a changé cet été ?
Symptômes précoces, dosage ACTH, pergolide, alimentation, fourbure : le dossier complet pour savoir quoi observer et quoi demander à votre vétérinaire.
À retenir
- Le syndrome de Cushing du cheval, ou PPID, est une dysfonction de la pars intermedia de l’hypophyse : le frein dopaminergique se dégrade, l’ACTH grimpe, le cortisol suit.
- L’IFCE estime qu’environ vingt pour cent des chevaux de plus de quinze ans et quarante pour cent de ceux de plus de trente ans seraient atteints.
- Les signes précoces, fonte du dos, léthargie, boisson en hausse, graisse mal répartie, sont ceux que l’on attribue spontanément à la vieillesse.
- Le poil long et frisé est le signe le plus connu mais le plus tardif : il caractérise un stade déjà avancé.
- De la fin de l’été à l’automne, l’ACTH augmente naturellement chez tous les chevaux avec la baisse de la photopériode, et davantage chez les chevaux atteints.
- Les recommandations internationales retiennent deux seuils : plus de dix picomoles par litre de décembre à la mi-juin, plus de vingt picomoles par litre de juillet à la mi-novembre.
- Le pergolide est le traitement de choix, quotidien, à vie : il améliore la qualité de vie sans guérir, et onze ingestions accidentelles par des personnes ont été recensées en 2018 selon un rapport de l’Anses.
- La complication qui compte est la fourbure, avec restriction du pâturage aux périodes critiques, printemps et automne.
Avertissement
Cet article est une information générale, il ne remplace pas un examen vétérinaire. Aucun diagnostic de PPID ne se pose sur l’aspect du poil ni sur un chiffre lu hors contexte, et aucun traitement ne se met en place sans prescription.
Le pergolide est un médicament vétérinaire soumis à prescription : il ne se partage pas entre propriétaires, ne s’ajuste pas seul et ne se donne jamais sans suivi. Un cheval qui présente une boiterie brutale, une posture campée, des pieds chauds ou un pouls digité marqué relève d’un appel vétérinaire immédiat, sans attendre le moindre résultat de laboratoire.
Equirider n’est affilié à aucune des institutions citées. Les faits rapportés ici proviennent de sources publiques institutionnelles et de publications vétérinaires, dont les références figurent ci-dessous.
Sources
- Institut français du cheval et de l’équitation, fiche Le syndrome de Cushing publiée sur Equipédia : mécanisme, prévalence, signes cliniques, diagnostic, pergolide, rapport de l’Anses de 2018, prévention.
- Animal Health Laboratory, University of Guelph, Equine endocrine testing : seuils saisonniers de l’ACTH endogène.
- Revue de synthèse, Equine pituitary pars intermedia dysfunction: current perspectives on diagnosis and management : élévation saisonnière de l’ACTH, gain de sensibilité du dépistage d’automne, limites de l’hypertrichose.
- Equine Endocrinology Group, Recommendations for the diagnosis and treatment of pituitary pars intermedia dysfunction : cadre international de référence.
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