
Trois tours, aucune selle, 90 secondes : le 16 août à Sienne, un cheval peut gagner sans jockey
Ce jeudi 13 août, à Sienne, dix chevaux ont été tirés au sort au milieu de la Piazza del Campo. Aucun des dix quartiers de la ville engagés n’a choisi le sien : c’est le hasard qui attribue les montures. Le 16 août, ces dix chevaux boucleront trois tours de la place, montés à cru, en moins de quatre-vingt-dix secondes. Et si un cavalier tombe, sa monture peut terminer seule et gagner quand même.
Le Palio dell’Assunta n’est pas une course hippique au sens où nous l’entendons. Il n’y a ni hippodrome, ni ligne droite, ni photo-finish à cinq caméras. Il y a une place médiévale en forme de coquille, une bande de terre rapportée pour l’occasion, deux virages qui font peur, et une ville coupée en dix-sept quartiers qui se détestent cordialement depuis six siècles. Sous sa forme actuelle, la course autour de la place remonte au dix-septième siècle, la première carriera alla tonda étant traditionnellement datée de 1633 par les historiens de la ville.
Le cheval gagne, pas le cavalier
C’est la règle qui surprend tout le monde et qui résume l’esprit de la course : le vainqueur est le cheval, pas le couple. Le premier cheval à franchir la ligne avec sa spennacchiera intacte, le plumet aux couleurs de sa contrada fixé sur la têtière, remporte le Palio. La présence du cavalier n’est pas exigée.
Un cheval qui perd son jockey dans un virage et poursuit seul s’appelle un scosso, et ce n’est pas une curiosité théorique : des Palios ont bel et bien été gagnés par un cheval sans cavalier. Concrètement, cela change tout le spectacle. Quand un fantino part au sol, le public ne le regarde pas : il regarde le cheval qui continue, et un quartier entier peut basculer de la consternation à l’hystérie en un demi-tour de piste. C’est l’inverse exact de ce qui se passe sur un champ de courses classique, où l’on ne suit souvent que le jockey et sa casaque.
Le tirage au sort décide de presque tout
L’épisode qui vient de se dérouler s’appelle la tratta. Le matin du 13 août, les chevaux candidats sont sortis du Cortile del Podestà et lancés par séries sur la piste, sous l’œil des capitaines de contrada et d’une commission vétérinaire. Dix chevaux sont retenus, puis attribués aux dix contrade par tirage au sort vers la mi-journée. Le premier essai a lieu le soir même.
Deux détails changent la nature de l’événement. D’abord, les chevaux appartiennent à des propriétaires privés, pas aux quartiers : une contrada ne peut ni acheter ni réserver son cheval, contrairement à ce qui se pratique dans les courses hippiques ou sur le marché des chevaux les plus chers du monde, où l’argent achète la meilleure chance. Ensuite, une fois le sort tombé, le cheval ne bouge plus : il reste attaché à sa contrada jusqu’à la course, alors que le fantino, lui, peut encore être remplacé. Autrement dit, la seule pièce que l’on ne peut plus changer, c’est l’animal.
Entre la tratta et la course, six essais sont courus, matin et soir, le dernier étant la provaccia, disputée le matin même du Palio.
Dix quartiers sur dix-sept, et sept qui regardent
Sienne compte dix-sept contrade, mais dix seulement courent chaque Palio. Le mécanisme est immuable : les sept quartiers qui n’ont pas couru l’année précédente à la même date sont qualifiés d’office, et trois autres sont tirés au sort quelques semaines avant.
Pour l’édition du 16 août 2026, la ville de Sienne a publié le tirage du 5 juillet : l’Aquila, l’Onda et la Giraffa complètent la liste, aux côtés de la Selva, de la Chiocciola, de l’Oca, du Nicchio, de la Lupa, de l’Istrice et de la Torre. Les sept autres contrade assisteront à la course sans y prendre part, ce qui ne les empêchera pas de peser sur son issue par le jeu des alliances et des inimitiés.
Trois tours sur une place, pas sur un hippodrome
La piste n’existe que quelques jours par an. Une couche de terre est étalée sur le pourtour de la Piazza del Campo, transformant le pavage en anneau ocre. Le tracé n’a rien d’un rond régulier : il épouse la forme de la place, avec des dévers, un virage en descente et un angle réputé infernal. Trois tours suffisent, et l’affaire est pliée en général en moins de quatre-vingt-dix secondes.
Les fantini montent à cru, sans selle ni étriers, ce qui rend la moindre correction de trajectoire acrobatique. Ils reçoivent à la sortie de l’Entrone un nerbo, une lanière de nerf de bœuf séché, dont l’usage est plus large que celui d’une cravache ordinaire : il sert à pousser sa propre monture, mais aussi à gêner les adversaires. C’est l’un des points qui rendent la course incomparable à toute épreuve sous règlement fédéral.
Le départ, la mossa, est un morceau de suspense à lui seul. Neuf chevaux se placent entre deux cordes, dans un ordre tiré au sort. Le dixième, dit di rincorsa, reste en dehors et déclenche le départ en s’élançant au moment qu’il choisit : c’est lui, et lui seul, qui décide de l’instant où le mossiere fait tomber la corde. L’attente peut durer de longues minutes, avec des faux départs à répétition et des tractations à voix basse entre cavaliers.
Le cheval entre dans l’église
Quelques heures avant la course, chaque contrada conduit son cheval dans son oratoire. L’animal, tenu en main, franchit la porte, se retrouve au milieu des bancs, et reçoit la bénédiction du prêtre, qui conclut par la formule consacrée : va, et reviens vainqueur. Il n’existe pas beaucoup d’endroits au monde où l’on fait entrer un cheval dans une église en présence d’une foule silencieuse.
Le trophée, lui, n’a aucune valeur marchande : c’est le drappellone, une bannière de soie peinte spécialement pour chaque édition par un artiste choisi par la ville. Celle du 16 août 2026 est signée Teodora Axente. La contrada victorieuse la conservera dans son musée, et elle vaudra plus, aux yeux de ses habitants, que n’importe quelle allocation de course.
Le virage que Sienne protège depuis 1841
Le point noir de la piste porte un nom que tout Siennois connaît : San Martino. Le virage y est serré et descendant, abordé à pleine vitesse après une ligne rapide. Le besoin de le protéger n’est pas une préoccupation récente : dès 1841, la ville décide de garnir cet angle de matelas pour éviter que chevaux et cavaliers tombés ne viennent heurter la barrière. Le dispositif d’aujourd’hui est autrement plus technique, mais l’idée date de cette époque.
Ce que la ville a changé sous la pression des critiques
Le Palio est régulièrement attaqué par les associations de protection animale. La principale d’entre elles en Italie, la Lega Anti Vivisezione, a recensé quarante-huit chevaux morts entre 1970 et 2007, un chiffre qui revient dans tous les débats. On peut trouver la course indéfendable ou magnifique, mais on ne peut pas dire que rien n’a bougé.
Depuis 2019, seuls des chevaux mezzosangue nés en Italie sont admis, avec un pourcentage de sang anglais plafonné à 75 % attesté par un certificat officiel : le règlement écarte donc de fait le pur-sang anglais et les chevaux les plus rapides, jugés trop dangereux sur un tel tracé. L’inscription au registre des chevaux du Palio est bornée en âge, autour de quatre à sept ans. Des visites vétérinaires préalables et des séances d’entraînement encadrées sur la piste, courues les matins précédant la tratta, filtrent les candidats. Une commission vétérinaire se prononce sur l’aptitude de chaque cheval dans les jours qui précèdent le tirage, un dépistage pharmacologique par tests ELISA est prévu pendant les périodes de course et d’entraînement, et le transport des animaux relève des transporteurs agréés au titre du règlement européen sur la protection des animaux en transport.
Côté cavaliers, l’évolution est comparable : casquette obligatoire aux essais depuis 2011, protection dorsale imposée, assurance et contrôles d’alcoolémie et de stupéfiants. Le jour du Palio, le fantino porte le zucchino, un casque rigide aux couleurs de sa contrada, conçu autant contre les chutes que contre les coups de nerbo des adversaires. Le même raisonnement vaut pour n’importe quel cavalier de loisir : le choix du casque d’équitation reste la première décision de sécurité, avant l’équipement du cheval.
Sur quoi on juge une course de ce type
- La sélection en amont : combien de chevaux présentés, combien retenus, sur quels critères vétérinaires.
- Le profil des chevaux admis : âge d’entrée au registre, type morphologique, plafond de sang anglais, origine tracée.
- La piste : nature et épaisseur du sol rapporté, entretien entre les essais, protection des virages exposés.
- Le nombre d’essais imposés avant la course, qui permet de repérer un cheval en difficulté.
- Les contrôles pharmacologiques, leur fréquence et leur caractère inopiné.
- La présence de vétérinaires et de moyens de soin sur place pendant l’épreuve.
- Le devenir des chevaux après leur carrière, point sur lequel la transparence reste la plus attendue.
- La publication des chiffres, chutes et blessures comprises : une fête qui les publie se juge mieux qu’une fête qui les tait.
Ce qu’il faut regarder le 16 août
Le programme publié par la ville donne le rythme de la journée : messe du fantino en début de matinée, dernier essai vers neuf heures, signature officielle des cavaliers au Palazzo Pubblico dans la matinée, puis le long cortège historique qui entre sur la place en milieu d’après-midi. Les chevaux ne sortent du Cortile del Podestà qu’en début de soirée, vers dix-neuf heures. Entre les deux, la place se remplit pendant des heures et les accès se referment progressivement, le dernier point d’entrée par la via Duprè fermant en fin d’après-midi.
Pour qui regarde de loin, deux moments valent le détour même sans comprendre l’italien : la mossa, cette attente électrique entre les cordes, et le passage à San Martino au premier tour. Le reste tient en une minute et demie.
Et si l’idée d’un cheval en Toscane vous donne surtout envie de monter plutôt que de regarder, il existe une autre Toscane équestre, beaucoup plus calme, du côté des randonnées équestres entre collines et villages.
À retenir
- Le Palio dell’Assunta se court le 16 août, chaque année, sur la Piazza del Campo de Sienne.
- Dix contrade sur dix-sept participent : sept qualifiées d’office, trois tirées au sort.
- Les chevaux sont attribués par tirage au sort le 13 août, et ne peuvent plus changer de contrada ensuite.
- Trois tours, monte à cru, moins de quatre-vingt-dix secondes en général.
- Le vainqueur est le cheval : un cheval sans cavalier peut gagner, à condition de conserver son plumet de tête.
- Le trophée est une bannière de soie peinte, sans valeur marchande.
- Le règlement n’admet plus que des demi-sang nés en Italie, sous contrôle vétérinaire et pharmacologique.
Sans selle, sans étriers, à pleine vitesse : à Sienne, la seule protection du cavalier tient sur sa tête.
Le raisonnement vaut pour tout le monde, en carrière comme en extérieur. Avant de changer de selle ou de mors, on commence par la tête.
Equirider n’est affilié ni à la ville de Sienne, ni aux contrade, ni à aucune organisation du Palio. Les dates, horaires et tirages cités proviennent des publications officielles de la commune de Sienne.
Sources
- Il Palio di Siena, site officiel de la commune de Sienne (palio.comune.siena.it)
- Commune de Sienne, tirage au sort des contrade du Palio du 16 août 2026
- Commune de Sienne, previsite et épreuves réglementées des chevaux
