
Velká pardubická 1937 : sa jument Norma bat les officiers allemands, puis la comtesse perd tout
Pardubice, 17 octobre 1937. Plus de 40 000 personnes attendent au bord de la piste de la Velká pardubická, le steeple-chase le plus dur d’Europe. Au départ, des officiers de cavalerie venus de l’Allemagne nazie, favoris, et une comtesse tchèque de 42 ans sur sa jument alezane, Norma. Elle gagne avec sept longueurs d’avance. Quatre-vingt-neuf ans plus tard, Lata Brandisová reste la seule femme à avoir remporté la course. Deux ans après sa victoire, elle commence à tout perdre : son domaine, puis sa maison, puis trente ans de sa vie dans une cabane au fond des bois.
Velká pardubická 1937 : une cavalière et sa jument Norma face aux officiers allemands
Il faut se représenter l’automne 1937 en Tchécoslovaquie. Hitler est au pouvoir depuis quatre ans, la propagande nazie travaille la minorité allemande des Sudètes, et la frontière n’est pas loin. La Velká pardubická n’est pas une course comme les autres : plusieurs kilomètres à travers champs (6 900 mètres aujourd’hui), des haies énormes et le fossé du Taxis, qui a déjà tué des chevaux et brisé des cavaliers. Dans les années 1930, les officiers de l’armée allemande s’y présentent en équipe, avec des chevaux de haut niveau, et ils gagnent souvent. Le journaliste britannique Richard Askwith, qui a consacré un livre à Lata Brandisová, écrit qu’ils avaient remporté la plupart des éditions précédentes.
Ce jour-là, le public ne vient donc pas seulement voir une course de chevaux. Il vient voir si quelqu’un, chez lui, peut battre les Allemands. Et ce quelqu’un est une femme dans une course que l’on disait trop dangereuse pour les femmes.
Lata Brandisová, une cavalière de 42 ans dans la course de chevaux la plus dure d’Europe
Marie Immaculata Brandisová, que tout le monde appelle Lata, naît le 26 juin 1895 au château d’Úmonín, en Bohême. La famille est noble, d’origine tyrolienne, et franchement désargentée. Son père, le comte Leopold von Brandis, élève des chevaux. Détail qui a son importance : sa grand-mère paternelle est la sœur du comte Oktavian Kinsky, le fondateur de la Velká pardubická. Lata a grandi à cheval, dans la famille même qui a créé la course.
Elle n’est pas une débutante. En 1927, elle prend le départ de la Velká pardubická et termine cinquième, après être tombée trois fois et remontée trois fois. Avec Norma, elle finit troisième en 1933, puis deuxième en 1934. Chaque année, une partie de la presse commente davantage sa coiffure que sa monte, et sur la piste comme en dehors, elle se heurte à l’hostilité de nombreux cavaliers.
Trois chutes dans une même course, avec une protection de tête qui n’avait rien de commun avec celles d’aujourd’hui : c’était la norme d’alors. Aujourd’hui, un cavalier qui monte à l’obstacle part avec un équipement certifié, et le premier achat reste le casque d’équitation, qu’il vaut mieux choisir avec soin.

Le 17 octobre 1937 : comment la jument Norma a gagné la Velká pardubická
La course est une bataille d’usure. Au fossé du Taxis, l’Allemand Oskar Lengnik, déjà vainqueur deux fois, fait une lourde chute. Il se casse la clavicule, remonte et repart. Plus loin, à l’abri des regards derrière un bois, un autre officier allemand, Willibald Schlagbaum, tente à plusieurs reprises, selon le récit d’Askwith, de couper la route à la jument et de pousser la cavalière contre un mur. Lata ne répond pas. Elle reste calme, laisse Norma sauter, et Norma ne se trompe pas : ceux qui l’ont vue courir la décrivent comme une sauteuse presque infaillible.
Derrière elles, la course se vide. D’après le même récit, cinq chevaux tombent au fossé du Serpent, et huit des douze cavaliers militaires engagés ne terminent pas. Norma passe le poteau avec sept longueurs d’avance. Lengnik, arrivé derrière avec sa clavicule cassée, vient féliciter la gagnante, puis s’effondre. On l’emmène à l’hôpital.
La suite ressemble à une fête nationale. Environ 10 000 personnes accompagnent la comtesse et sa jument de l’hippodrome jusqu’à la grand-place de la ville. Dans un pays qui se sait menacé, une femme de 42 ans vient de battre les officiers du Reich sur leur terrain préféré.
Après la Velká pardubická : la cavalière perd tout, sous les nazis puis sous les communistes
C’est ici que l’histoire tourne. En mars 1939, l’Allemagne occupe ce qui reste de la Tchécoslovaquie. Le domaine de la famille Brandis figure parmi les premiers confisqués. Pendant la guerre, Lata aide la résistance tchèque, et en mai 1945, pendant la libération de Prague, elle apporte de la nourriture et soigne des blessés.
La paix ne lui rend rien. Après le coup de Prague, en février 1948, les communistes s’emparent du pouvoir, et une comtesse est une ennemie de classe. Lata et ses sœurs se retrouvent dans une petite maison au fond des bois, où elles vivent pauvrement pendant plus de trente ans. La gagnante de la Velká pardubická, l’héroïne de 1937, disparaît du récit officiel. Elle meurt d’une pneumonie le 12 mai 1981, à Reiteregg, en Autriche, à 85 ans.

Ce que l’on ignore encore de la jument Norma
Le mystère, c’est le cheval. Norma échappe aux réquisitions de chevaux pendant la guerre, ce qui n’était pas rien : les armées prenaient tout ce qui avait quatre jambes. Après, on perd sa trace. Dans le monde des courses tchèques, personne ne sait avec certitude ce qu’elle est devenue, ni où elle est morte. La jument qui a battu les officiers allemands n’a pas de tombe connue.
On ne sait pas non plus grand-chose de son origine : les sources que nous avons consultées n’indiquent ni sa race exacte, ni son élevage, ni son âge en 1937. Nous préférons le dire plutôt que de l’inventer.
Seule cavalière gagnante de la Velká pardubická, quatre-vingt-neuf ans après
Depuis 1937, aucune femme n’a refait ce que Lata Brandisová a fait. Des cavalières ont pris le départ, certaines ont fini placées, mais la victoire leur échappe toujours. Dimanche 11 octobre 2026 encore, Lenka Neprašová, neuvième femme de l’histoire au départ de la course, a terminé quatrième sur Sacamiro. Le récit complet de cette édition, perdue d’une demi-longueur par Godfrey, est dans notre article sur la Velká pardubická 2026 et le record de Josef Váňa.
D’autres femmes ont dû se battre pour monter au plus haut niveau, comme la princesse Anne, seule concurrente des Jeux olympiques de 1976 dispensée de test de féminité : son histoire est racontée dans notre récit sur la princesse Anne et le cheval de la reine. Pour mesurer ce que représente une course comme celle de Pardubice, notre dossier sur la discipline équestre la plus dangereuse fait le point sur les risques des courses d’obstacles.
Établi : la victoire de Lata Brandisová et de Norma le 17 octobre 1937, seule victoire féminine de l’histoire de la course ; ses places de 1927, 1933 et 1934 ; la confiscation du domaine après 1939 ; la vie dans les bois après 1948 ; sa mort en Autriche le 12 mai 1981.
Selon une source principale (le livre de Richard Askwith et les entretiens qu’il a donnés) : la manœuvre de Willibald Schlagbaum contre un mur, la chute et l’effondrement d’Oskar Lengnik, les cinq chutes au fossé du Serpent, les huit cavaliers militaires sur douze qui ne finissent pas, le nombre de victoires allemandes avant 1937.
Inconnu : la race, l’âge et le destin de la jument Norma après la guerre. Les chiffres de foule (40 000 spectateurs, 10 000 personnes au défilé) viennent des récits de l’époque et restent approximatifs.
Sources du récit sur la Velká pardubická 1937 et Lata Brandisová
Richard Askwith, Unbreakable, The Woman Who Defied the Nazis in the World’s Most Dangerous Horse Race (2019) ; entretien de Richard Askwith dans l’émission Only A Game (WBUR, 2019) ; Radio Prague International, portrait de Lata Brandisová ; notice biographique de Lata Brandisová (Wikipédia en anglais) ; palmarès de la Velká pardubická, hippodrome de Pardubice.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
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