
100 000 partants, 40 000 parcelles : le jour où l’Amérique a distribué un territoire à cheval
Le 16 septembre 1893, à midi, des coups de feu partent le long d’une ligne de plusieurs centaines de kilomètres, au sud de la frontière du Kansas. Plus de cent mille personnes s’élancent au même instant, à cheval, en attelage, à pied, à bicyclette et même en train. Elles courent après quarante mille parcelles. Six candidats sur dix vont donc repartir les mains vides, et le tri se fera à la vitesse des chevaux. C’est la ruée du Cherokee Outlet, la plus grande jamais organisée, et l’un des très rares moments où un territoire entier a été distribué au galop.
Un territoire distribué par une course de chevaux
Le Cherokee Outlet était un couloir de terre créé en 1834, environ 60 milles de large sur 225 milles de long, soit à peu près 97 kilomètres sur 362. Il avait été concédé à la Cherokee Nation pour lui donner un accès vers les terrains de chasse de l’Ouest. Le 17 mars 1893, le Congrès approuve son rachat par les États-Unis pour 8 595 736,12 dollars, un peu plus d’un dollar l’acre. La Cherokee Nation contestera longtemps ce prix et n’obtiendra qu’en 1964 un règlement d’environ 14,7 millions de dollars, majoré de deux millions d’intérêts.
Restait à décider comment redistribuer ces millions d’acres. Le gouvernement retient la méthode déjà employée quatre fois dans le territoire d’Oklahoma, et que les documents d’époque nomment sans détour la méthode de la course de chevaux. La terre au premier arrivé. Une proclamation présidentielle de Grover Cleveland fixe le départ à midi précise, le 16 septembre 1893. Ce sera la quatrième et la plus grande des cinq ruées de l’Oklahoma.
La ruée en 73 secondes
La ruée de 1893, remise en mouvement
Regarde la ligne partir, puis la poussière retomber. Tu y retrouveras le seul chiffre que nous ayons sur les chevaux de cette journée, et la raison pour laquelle l’Amérique a fini par tirer les terres au sort.
Ce qui manquait sur cette ligne de départ existe aujourd’hui : note les efforts, les coups de chaud et les soins de ton cheval dans le carnet de santé Equirider, puis relis la fiche avant la prochaine grosse sortie.
Neuf guichets, cent quinze mille certificats, quarante mille parcelles
Nouveauté de 1893 : pour avoir le droit de courir, il fallait d’abord être enregistré. Neuf guichets sont ouverts, quatre dans le territoire d’Oklahoma à Orlando, Hennessey, Goodwin et Stillwater, cinq au Kansas à Kiowa, Cameron, Caldwell, Hunnewell et Arkansas City. Environ 115 000 certificats sont délivrés. La veille du départ, 20 000 personnes patientent encore dans les files.
Ces files sont le premier drame de l’histoire, et il se joue avant même le coup de feu. Il fait chaud, très chaud. La société historique de l’Oklahoma retient au moins dix morts par insolation ou troubles assimilés. La presse d’Arkansas City rapporte cinquante cas d’insolation en une seule journée et six décès dans la nuit qui suit. Ce détail dit tout de la journée à venir : si des hommes tombaient en restant immobiles dans une file d’attente, les chevaux, eux, patientaient dans la même chaleur, harnachés, souvent sans ombre, et on allait leur demander de partir au galop.
Quatre bureaux fonciers sont installés pour enregistrer les revendications, à Perry, Enid, Woodward et Alva. De l’infanterie garde ces bureaux, de la cavalerie tient huit campements le long du dispositif, à Alva, Bluff Creek, Chilocco, Clear Creek, Hennessey, Pond Creek, South Wharton et Waynoka. L’armée n’est pas là pour protéger les chevaux. Elle est là pour tenir la ligne de départ.
Ce que midi veut dire quand on est à cheval
Voilà le point que les récits de la conquête de l’Ouest passent presque toujours sous silence. Un cheval n’est pas un moyen de transport rapide sur la durée. Il est un moyen de transport très rapide sur une distance très courte, puis raisonnablement rapide sur une distance moyenne, à condition de ne pas avoir dépensé sa vitesse au départ.
La démonstration la plus nette de ce plafond, c’est une race américaine qui la donne. Le Quarter Horse doit son nom au quart de mille, soit 402 mètres. Les meilleurs spécialistes couvrent cette distance en un peu plus de vingt et une secondes, ce qui représente une moyenne proche de 70 kilomètres à l’heure. Cette race a été sélectionnée pendant deux siècles pour exceller sur cette distance et sur aucune autre. Au delà, le moteur change de nature : ce n’est plus la puissance qui commande, c’est l’évacuation de la chaleur.
Car un cheval à l’effort est d’abord une machine thermique très médiocre. L’essentiel de l’énergie produite par ses muscles part en chaleur, et il ne dispose que de deux voies pour s’en débarrasser, la respiration et la transpiration. Au travail intense et par forte température, la littérature vétérinaire d’exercice équin situe les pertes sudorales dans un ordre de grandeur de dix à quinze litres par heure. Sur une plaine sans point d’eau, dans une poussière épaisse soulevée par le vent et par des milliers de sabots, aucune de ces deux voies ne fonctionne correctement.
Pour mesurer l’écart avec nos propres exigences, il suffit de regarder l’endurance équestre moderne. Sur une course internationale, le cheval est arrêté tous les vingt à quarante kilomètres pour un contrôle vétérinaire, et il ne repart que si sa fréquence cardiaque est redescendue sous un seuil de 64 battements par minute. Malgré ce filet de sécurité, une étude publiée dans PLOS ONE en 2015, portant sur un large échantillon d’épreuves internationales, relevait 39 pour cent d’éliminations, dont environ 64 pour cent pour boiterie et 15 pour cent pour troubles métaboliques. Quatre chevaux sur dix ne terminent pas, avec des vétérinaires tous les trente kilomètres. Le 16 septembre 1893, il n’y avait ni seuil, ni contrôle, ni obligation de s’arrêter.
Sur quoi on juge un effort comme celui du 16 septembre 1893
- La distance réellement parcourue au galop : au delà de deux à trois kilomètres à pleine vitesse, un cheval ne tient plus son allure, il la subit.
- La température et l’hygrométrie : c’est la somme des deux qui compte. Une chaleur sèche laisse la sueur travailler, une chaleur humide la rend presque inutile.
- L’accès à l’eau avant, pendant et après : un cheval privé d’eau plusieurs heures avant l’effort part déjà avec un handicap qu’aucune condition physique ne compense.
- Le poids porté et la selle : un cavalier, une arme, des piquets, des vivres et parfois des outils, sur un dos qui n’a pas été préparé pour cela.
- L’état d’entraînement : la plupart des chevaux présents ce jour là étaient des chevaux de ferme ou de trait léger, pas des chevaux de course.
- Le droit de s’arrêter : c’est le seul critère qui manquait totalement en 1893, et c’est celui que l’équitation moderne a fini par rendre obligatoire.
Le seul chiffre que nous ayons sur les chevaux
Un colon a raconté avoir vu, sur le premier mille et demi après la ligne de départ, quarante chevaux effondrés, morts de chaleur, de soif et de surmenage. Ce témoignage circule dans la littérature historique consacrée à l’Oklahoma. Nous ne lui connaissons pas de contrepartie chiffrée, ni de décompte officiel. Il faut donc le lire pour ce qu’il est, un témoignage, et non un bilan.
Ce qui est en revanche solidement documenté, c’est le décor de la journée. Il faisait chaud et sec. La poussière, fouettée par le vent et par des milliers de pieds, était décrite comme insupportable. Et le tri s’est joué tôt : les sooners, ces candidats entrés illégalement avant l’heure, avaient déjà pris le meilleur du tiers oriental de la bande et une bonne partie des terrains de ville, notamment sur le site de Perry. Une part des chevaux qui se sont vidés ce jour là ont donc couru pour des parcelles qui n’étaient plus libres depuis la veille.
Ce que nous ne savons pas
Trois zones d’ombre méritent d’être nommées, parce qu’elles reviennent partout et qu’on les prend souvent pour des certitudes.
Le nombre de chevaux morts n’a jamais fait l’objet d’un décompte. Le chiffre de quarante ne vaut que pour un mille et demi vu par une seule personne. Il ne peut être ni extrapolé, ni étendu à la totalité de la ligne de départ.
Le départ anticipé fait aussi partie des récits que l’on répète sans preuve. Selon la tradition locale, un soldat aurait tiré par accident vers 11 h 55 et lancé la course cinq minutes trop tôt. Le musée du Cherokee Strip présente lui même cet épisode comme une tradition, pas comme un fait établi.
Enfin, les chiffres eux mêmes flottent. Les sources donnent six ou sept millions d’acres ouverts à la colonisation, quarante mille ou quarante deux mille parcelles, cent mille participants pour cent quinze mille certificats délivrés. Un certificat n’est pas un partant, et la différence entre les deux n’a jamais été tranchée.
Pourquoi l’Amérique a cessé de distribuer la terre au galop
La suite de l’histoire est le vrai verdict porté sur la méthode. Le procédé de la course n’a servi qu’une fois encore après 1893 : la ruée sur les terres kickapoo, le 23 mai 1895, fut la cinquième et la dernière. Trop de contentieux sur les revendications, trop de sooners impossibles à confondre, trop de chaos.
Les ouvertures suivantes changent complètement de logique. Les terres kiowa, comanche et apache, comme celles des Wichita et Caddo, sont attribuées en 1901 par loterie : plus de 165 000 personnes s’inscrivent à El Reno et sur le futur site de Lawton pour treize mille fermes, et les noms sont tirés au sort. Le Big Pasture suivra en 1906 par vente aux enchères sous pli. Personne ne court plus.
Autrement dit, le cheval a cessé d’être l’instrument de la répartition foncière américaine non pas parce qu’on avait trouvé plus rapide, mais parce qu’il ne pouvait pas garantir l’équité. On ne l’a pas remplacé par un moteur. On l’a remplacé par un chapeau et des billets tirés au sort.
Ce qu’un cavalier d’aujourd’hui en retire
Cette histoire n’est pas seulement un épisode du Far West. Elle décrit exactement le piège dans lequel tombe encore un cavalier de loisir un jour de chaleur : partir vite parce que le cheval en a envie, et découvrir trente minutes plus tard qu’il n’a plus rien. Les seuils qui comptent, température ressentie, hygrométrie, fréquence respiratoire au retour, temps de récupération, sont les mêmes en 1893 et en 2026. Nous les avons détaillés dans notre dossier sur la température à partir de laquelle un cheval est réellement en danger.
Le contrecoup, lui, ne se voit pas toujours le jour même. Un cheval qui se fige, qui transpire anormalement ou qui refuse d’avancer après un effort violent relève d’une urgence, et le premier réflexe consiste justement à ne pas le faire marcher. Nous avons consacré un article entier à ce cas précis, celui du cheval qui se bloque à la reprise du travail.
Quant aux chevaux de cette plaine, une partie de leur descendance court encore. Les troupeaux libres de l’Ouest américain, dont nous retraçons l’histoire dans notre fiche sur le mustang, sont le dernier témoin vivant de cette période où l’on comptait sur un cheval pour tout, y compris pour ce qu’il ne pouvait pas faire.
Un dernier point, très concret. Ce qui manquait aux chevaux du 16 septembre 1893, ce n’est pas la volonté, c’est la mémoire de leur état : personne ne savait ce qu’ils avaient déjà encaissé dans les semaines précédentes. Aujourd’hui, cela se note. Vaccinations, vermifuges, épisodes de fatigue, coups de chaud, blessures, tout tient dans le carnet de santé numérique Equirider, et c’est ce qui permet de savoir, avant de partir, si un cheval a le droit de courir.
A retenir
- Le 16 septembre 1893 à midi, plus de cent mille personnes s’élancent dans le Cherokee Outlet pour environ quarante mille parcelles.
- La méthode officielle de répartition portait un nom explicite, la course de chevaux : le premier arrivé gardait la terre.
- Au moins dix personnes sont mortes d’insolation autour de l’événement, et la chaleur avait déjà frappé dans les files d’attente.
- Le seul chiffre connu sur les chevaux morts vient d’un témoignage unique, quarante bêtes sur un mille et demi. Il n’existe aucun décompte.
- Après une dernière ruée en 1895, les États-Unis abandonnent la course au profit de la loterie et des enchères.
Sources
Oklahoma Historical Society, Encyclopedia of Oklahoma History and Culture, notices Cherokee Outlet Opening, Kickapoo Opening, Kiowa-Comanche-Apache Opening et Land Openings. Cherokee Strip Museum and Rose Hill School, Perry, Oklahoma. Gateway to Oklahoma History, fonds photographiques de la ruée de 1893. National Cowboy and Western Heritage Museum, dossier consacré aux ruées vers les terres. Fédération équestre internationale, règlement de l’endurance et critères de fréquence cardiaque aux contrôles vétérinaires. Étude publiée dans PLOS ONE en 2015 sur les variables de vitesse et de récupération cardiaque comme prédicteurs d’élimination en endurance. Littérature vétérinaire d’exercice équin pour les ordres de grandeur de thermorégulation et de pertes sudorales.
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