
Créée en 1776, annulée une seule fois : le 12 septembre, la 250e édition du plus vieux classique
Samedi 12 septembre, à Doncaster dans le Yorkshire, une course de plat va se disputer pour la deux cent cinquantième fois. Elle a été créée en 1776, elle n’a manqué qu’un seul rendez-vous en deux cent cinquante et un ans, et elle reste la plus ancienne des cinq classiques britanniques, donc la plus vieille grande course classique du monde encore courue. Son nom ne dit pas grand-chose au public français : le St Leger. Un cheval français l’a pourtant gagnée en 1865, et l’Angleterre s’en souvient encore. Voici ce qui se joue ce jour-là, et pourquoi cette épreuve est devenue celle que les meilleurs chevaux évitent.
Une course née la même année que les États-Unis
Le 24 septembre 1776, sur le Cantley Common, au sud de Doncaster, cinq propriétaires font courir leurs chevaux de trois ans sur deux miles. L’épreuve n’a pas encore de nom : elle est inscrite comme un simple « sweepstake de 25 guinées ». La gagnante est une pouliche appartenant à Charles Watson-Wentworth, deuxième marquis de Rockingham. Elle ne porte alors aucun nom. Il faudra attendre une publication hippique de 1828 pour qu’on la désigne sous celui d’Allabaculia, sous lequel elle figure aujourd’hui au palmarès.
Deux ans plus tard, au cours d’un dîner au Red Lion Inn de Doncaster, les organisateurs cherchent un nom pour l’édition suivante. Quelqu’un propose « Rockingham Stakes », en l’honneur de l’hôte. Le marquis refuse et propose plutôt le nom de celui qui a eu l’idée de la course : Anthony St Leger, officier d’origine irlandaise installé dans le Yorkshire après son mariage, ancien député de Grimsby. La même année, l’épreuve déménage sur le Town Moor, où elle se court toujours.
Pour situer la date : la Déclaration d’indépendance américaine a été signée le 4 juillet 1776, deux mois et vingt jours avant ce premier départ. À ce moment-là, ni les Oaks (1779), ni le Derby d’Epsom (1780), ni les 2000 Guinées (1809) n’existent. Le St Leger est le premier des cinq classiques, et c’est ce qui lui vaut son titre de doyenne parmi les grandes courses hippiques de la planète.
Deux cent cinquante et un millésimes, deux cent cinquante courses
Le compte peut sembler faux, il ne l’est pas. De 1776 à 2026, il y a deux cent cinquante et une années. Une seule n’a pas eu de St Leger : 1939. La guerre a été déclarée le 3 septembre, la réunion a été annulée, et l’épreuve n’a pas été rattrapée. C’est la seule année blanche de son histoire.
Pour le reste, elle a toujours trouvé un moyen de se courir, quitte à déménager. Pendant la Première Guerre mondiale, elle se dispute à Newmarket sous le nom de September Stakes. Après 1939, elle repart à Thirsk en 1940, à Manchester en 1941, à Newmarket de 1942 à 1944, à York en 1945. Plus près de nous, elle s’est courue à Ayr en 1989, un affaissement de terrain ayant rendu la piste de Doncaster inutilisable, puis à York en 2006 pendant les travaux de l’hippodrome. Le lieu a bougé, la course jamais.
Gladiateur, le cheval français que Paris appelait le Vengeur de Waterloo
C’est la partie de l’histoire que personne ne raconte en France. En 1865, un cheval né en 1862, élevé et possédé par le comte Frédéric de Lagrange, remporte coup sur coup les 2000 Guinées, le Derby d’Epsom et le St Leger. Il s’appelle Gladiateur, il est entraîné en Angleterre par Tom Jennings à Newmarket, et il devient le premier cheval étranger à réussir la Triple Couronne anglaise. Cinquante ans après Waterloo, la presse française n’a pas besoin de chercher longtemps son surnom : quand il gagne ensuite le Grand Prix de Paris devant une foule en délire, il devient le Vengeur de Waterloo.
Son bilan tient en une ligne : seize victoires en dix-neuf courses, 980 300 francs de gains. Sa fin est moins glorieuse. Gladiateur souffrait d’une atteinte de l’os naviculaire, cette petite pièce osseuse logée à l’arrière du pied qui reste aujourd’hui l’une des causes majeures de boiterie chronique du cheval. Il a été euthanasié en janvier 1876, à treize ou quatorze ans. Une statue grandeur nature lui est dédiée à Longchamp, et le Prix Gladiateur porte son nom.
Cent soixante et un ans plus tard, il reste le seul cheval français au palmarès de la Triple Couronne anglaise. Ce détail suffit à faire du St Leger une affaire française, même si l’épreuve se court loin de Paris.
Sur quoi se juge un cheval de St Leger
- La distance. 1 mile 6 furlongs et 115 yards, soit environ 2 921 mètres : c’est le plus long des cinq classiques britanniques, presque 500 mètres de plus que le Derby. Un cheval de mile n’y tient pas.
- Le sang. On y cherche des origines de tenue, pas de vitesse. C’est exactement l’inverse de ce que l’élevage commercial de pur-sang anglais produit majoritairement depuis quarante ans.
- L’âge. L’épreuve est réservée aux trois ans, pouliches admises avec 3 livres de décharge. On ne peut donc la gagner qu’une fois dans une vie, et jamais y prendre sa revanche.
- La fraîcheur. Les partants arrivent en septembre après une saison complète : Guinées en mai, Derby en juin, grands prix d’été en juillet. La question n’est pas de savoir qui est le meilleur en juin, mais qui est encore entier en septembre.
- Le calcul du propriétaire. Une victoire sur 2 900 mètres ne se monnaie pas au haras comme une victoire sur le mile. C’est la raison de fond pour laquelle le plateau du St Leger n’est presque jamais celui du Derby.
Depuis 1970, plus personne ne réussit le triplé
La Triple Couronne anglaise consiste à gagner la même année les 2000 Guinées à Newmarket sur 1 600 mètres, le Derby à Epsom sur 2 400 mètres et le St Leger à Doncaster sur près de 2 921 mètres. Depuis la création des Guinées en 1809, quinze chevaux y sont parvenus, dont trois pendant la Première Guerre mondiale, dans des conditions que beaucoup d’historiens du turf refusent de compter puisque les trois courses se disputaient alors au même endroit.
Le dernier date de 1970. Il s’appelait Nijinsky, il a gagné les Guinées de deux longueurs et demie, le Derby dans le meilleur temps depuis 1936, et le St Leger d’une longueur. Cinquante-six ans plus tard, personne n’a refait la même chose.
Ce n’est pas un hasard, et l’explication n’est pas sportive. Elle est économique. L’industrie de l’élevage a orienté sa sélection vers des chevaux rapides et précoces, parce que ce sont eux qui se vendent, et ce type de sujet ne tient pas 2 900 mètres. Résultat : les rares chevaux qui gagnent les Guinées puis le Derby ne vont pas à Doncaster. Nashwan en 1989 et Sea The Stars en 2009 ont préféré viser le Prix de l’Arc de Triomphe, plus riche et sur une distance plus commode. Camelot, en 2012, a tenté le coup et a été battu, deuxième au poteau.
Pour 2026, la question est déjà tranchée : le vainqueur des 2000 Guinées du 2 mai n’est pas celui du Derby. Aucun triplé n’est en jeu le 12 septembre, et il n’y en aura pas davantage l’an prochain si l’élevage continue sur sa trajectoire actuelle.
Ce qui se joue le 12 septembre à Doncaster
Au stade des engagements, la course comptait vingt-sept inscrits, et les noms qui reviennent le plus souvent sortent presque tous des mêmes écuries, ce qui en dit long sur la concentration du galop européen de haut niveau. Deux chevaux se disputent la faveur des bookmakers : Christmas Day, vainqueur du Derby d’Epsom pour Aidan O’Brien, et Maltese Cross, deuxième à Epsom puis vainqueur du Grand Prix de Paris. Derrière eux, on retrouve notamment Enceladus, un fils de Sea The Stars entraîné par Joseph O’Brien, invaincu cet été. Les cotes bougeront jusqu’au départ et le plateau définitif ne sera connu qu’après les forfaits.
L’an dernier, le 13 septembre 2025, Scandinavia s’était imposé au terme d’un finish serré sous la selle de Tom Marquand, résistant au retour de Rahiebb et offrant à Aidan O’Brien son neuvième St Leger et sa troisième victoire consécutive dans l’épreuve. Autant dire que le camp irlandais part encore une fois avec une longueur d’avance.
Côté organisation, la réunion s’étale du jeudi 10 au dimanche 13 septembre, avec la journée du St Leger le samedi 12 : portes ouvertes à 10 h 30, première course à 13 h 10 heure locale, la classique dans l’après-midi. La dotation totale de l’épreuve tournait autour de 700 000 livres en 2025, dont près de 400 000 pour le vainqueur. Le jockey gagnant, lui, reçoit un objet qu’aucune autre course ne remet : une casquette brodée faite sur mesure.
Et en France, la même course s’appelle le Royal-Oak
La France a sa version du St Leger, presque aussi ancienne : le Prix Royal-Oak, créé en 1861 à Longchamp, réservé lui aussi aux trois ans et destiné à couronner le meilleur cheval de tenue de la génération. La différence tient en une date. En 1979, la France a ouvert son Royal-Oak aux chevaux de quatre ans et plus. Elle a donc renoncé la première à la logique du classique de fond réservé à une seule génération, quand l’Angleterre s’y est tenue.
Le résultat se lit dans les deux palmarès. Le Royal-Oak est devenu une course de spécialistes de la distance, souvent des chevaux d’âge qui reviennent chaque automne. Le St Leger, lui, reste ce moment étrange où l’on demande une dernière fois à des trois ans quelque chose que l’élevage moderne ne cherche plus à produire. C’est ce qui en fait, parmi les plus grandes courses du monde, la plus anachronique et sans doute la plus intéressante à regarder.
Ce que nous ne savons pas encore
Trois réserves honnêtes. Cet article ne cite volontairement aucune cote : elles bougent jusqu’au départ, et un favori n’est pas un vainqueur. Le nombre d’engagés correspond au stade des inscriptions, pas au champ définitif, qui se resserre après les forfaits. Enfin, le plateau 2026 est donné d’après la presse spécialisée britannique, pas d’après le programme officiel des partants, publié seulement dans les jours qui précèdent la course.
Cet article ne contient aucun pronostic. Il explique ce qui se juge et pourquoi cette course tient debout depuis 1776, pas qui va gagner le 12 septembre.
Suivre une classique anglaise quand on est en France, comprendre une cote, savoir où et comment se jouent les grandes réunions du calendrier : tout ne s’improvise pas la veille au soir.
Pour aller plus loin, notre guide des paris hippiques détaille les types de jeux et leur logique, et notre panorama des hippodromes permet de situer les grandes pistes françaises et étrangères les unes par rapport aux autres.
Sources
Hippodrome de Doncaster (site officiel) pour la 250e édition, les dates du festival du 10 au 13 septembre 2026, la journée du samedi 12, l’ouverture des portes à 10 h 30, la première course à 13 h 10 et l’histoire de l’épreuve. Great British Racing, organisme de promotion des courses britanniques, pour la sécheresse de la Triple Couronne depuis Nijinsky et ses causes économiques. France Galop pour l’histoire du Prix Royal-Oak et son ouverture aux chevaux de quatre ans et plus en 1979. Presse hippique britannique (Racing Post, Sky Sports) pour le résultat 2025 et les engagements 2026. Notices de référence pour la première édition de 1776, le baptême de la course en 1778, les déménagements de guerre, l’annulation de 1939 et la carrière de Gladiateur. Equirider n’est ni organisateur ni partenaire de cette épreuve, et ne vend aucun pari.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur St Leger 2026
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