
Cortés a laissé son cheval aux Mayas, une écharde dans le pied : pourquoi ils en ont fait un dieu
Le 13 mars 1525, Hernán Cortés arrive au bord du lac Petén Itzá, dans l’actuel Guatemala, avec son cheval noir qui boite. Le conquérant de Mexico traverse alors la jungle pour aller jusqu’au Honduras, et son cheval ne peut plus suivre : une écharde lui est entrée dans le pied. Cortés le confie au roi des Mayas Itza, qui promet d’en prendre soin. Les Itza n’avaient jamais vu de cheval. Ils l’ont nourri comme un dieu, il en est mort, et ils en ont fait une statue de pierre qu’ils ont vénérée pendant près d’un siècle. Voici pourquoi, et ce que racontent les sources.
Le cheval de Cortés laissé aux Mayas Itza du Petén, en mars 1525
En octobre 1524, trois ans après la chute de Tenochtitlan, Cortés quitte Mexico à la tête d’une longue colonne : soldats espagnols, milliers d’auxiliaires indiens, chevaux, porcs, et plusieurs seigneurs aztèques emmenés comme otages, dont Cuauhtémoc, le dernier empereur. Il veut châtier l’un de ses capitaines, Cristóbal de Olid, qui s’est rendu indépendant au Honduras, la région que les Espagnols appellent alors Las Hibueras.
La marche tourne au cauchemar. Marais du Tabasco, rivières en crue, forêt sans piste, faim. C’est pendant cette expédition, fin février 1525, que Cortés fait exécuter Cuauhtémoc, soupçonné de complot. Quelques semaines plus tard, le 13 mars, la colonne débouche sur la rive nord du lac Petén Itzá. Au milieu de l’eau, sur une île, se dresse Nojpetén, la capitale des Itza, un peuple maya qui n’a encore jamais été soumis. Son roi porte le titre d’Aj Kan Ek’, que les Espagnols écriront Canek. Il vient à la rencontre de Cortés, et la rencontre se passe en paix.
Morzillo, le cheval noir de Cortés : ce que l’on sait de lui
Le cheval s’appelle Morzillo, ou plutôt c’est ainsi que l’histoire l’a retenu. Dans sa lettre à Charles Quint, Cortés écrit « mi caballo morzillo », mon cheval morzillo : le mot désigne, dans l’espagnol de l’époque, un cheval noir. C’est donc une description autant qu’un nom.
Les chevaux de la conquête étaient des chevaux ibériques, de la souche qui a donné l’actuel cheval andalou, ou pure race espagnole : compacts, robustes, maniables. Pour les peuples du Mexique et du Guatemala, ils étaient une nouveauté absolue. Le cheval avait disparu du continent américain depuis environ 10 000 ans, et ce sont les Espagnols qui l’y ont ramené. Leurs descendants retournés à l’état sauvage ont donné, plus au nord, les mustangs de l’Ouest américain.
Selon les notices qui retracent son parcours, Morzillo aurait servi Cortés dès 1519 et pendant le siège de Tenochtitlan, en 1521. Ce point repose sur des sources secondaires et nous le donnons comme tel.
Une écharde dans le pied : pourquoi Cortés a abandonné son cheval au lac Petén Itzá
Cortés donne lui-même la raison, dans sa cinquième lettre de relation adressée à l’empereur Charles Quint. En franchissant des collines pierreuses, son cheval noir s’est planté un éclat de bois dans le pied. La blessure ne guérit pas, l’animal boite, il ne peut plus marcher au rythme de la colonne. Cortés écrit qu’il a été « obligé de laisser » son cheval morzillo, « avec une écharde dans le pied », et que le seigneur des Itza lui a assuré qu’il s’en occuperait. Selon le récit maya rapporté plus tard aux missionnaires, Cortés avait promis de revenir le chercher, ou de l’envoyer chercher.
Bernal Díaz del Castillo, soldat de l’expédition qui a écrit ses souvenirs bien des années après, raconte l’affaire un peu autrement. Pour lui, le cheval était surtout épuisé, après une chasse au cerf sur la route, au point d’avoir perdu toute sa graisse et de ne plus tenir debout. Les deux versions ne s’excluent pas : un cheval blessé au pied, poussé dans la chaleur, s’effondre vite.
Cortés ne revint jamais. Il poursuivit vers le Honduras, et aucun Espagnol ne remit les pieds à Nojpetén pendant près de cent ans.

Pourquoi les Mayas Itza ont fait un dieu du cheval de Cortés
Les Itza se retrouvent avec un animal inconnu, confié par un étranger puissant qui a promis de revenir. Ils le traitent avec les égards dus à un être divin : selon les récits recueillis par les Espagnols, ils lui offrent des fleurs, des volailles et de la viande. C’est exactement ce qu’il ne fallait pas faire. Un cheval est un herbivore strict : il lui faut de l’herbe, du fourrage, et de l’eau. Nourri d’offrandes, blessé, sans soins du pied, Morzillo dépérit et meurt peu de temps après le départ de Cortés.
Le plus intéressant est la suite. L’archéologue américain Sylvanus Morley, grand spécialiste des Mayas, en a donné l’explication devenue classique : terrifiés d’avoir laissé mourir un dieu entre leurs mains, les Itza en sculptent une image de pierre et lui rendent un culte, pour montrer qu’ils ne sont pas responsables de sa mort. Le jour où Cortés reviendrait, il trouverait son cheval honoré, pas oublié.
Il faut ajouter un autre élément, plus difficile à prouver. Les Itza ont vu les Espagnols arriver avec leurs chevaux et leurs armes à feu, des arquebuses qui crachent du feu dans un bruit de tonnerre. Plusieurs historiens rapprochent ce souvenir du nom que prend le cheval divinisé, qui l’associe au dieu de l’orage. C’est une hypothèse, mais elle colle au nom.
Tzimin Chac, le cheval de pierre du temple de Nojpetén
Le nom du dieu, c’est Tzimin Chac. Tzimin désigne en maya le tapir, le plus gros animal terrestre que connaissaient les Mayas, et c’est le mot qu’ils ont appliqué au cheval quand ils l’ont découvert. Il est resté : aujourd’hui encore, en maya yucatèque, tsíimin veut dire cheval. Chac est le dieu de la pluie, de l’éclair et de l’orage. Tzimin Chac, c’est donc le cheval du tonnerre.
Les missionnaires qui l’ont vu le décrivent comme une grande statue de pierre, placée dans le principal temple de l’île, représentant un cheval assis sur son arrière-train. La posture n’a rien d’un cheval vivant. Elle dit bien que les sculpteurs travaillaient de mémoire, ou d’après des descriptions, un animal qu’ils n’avaient vu qu’une fois, et mourant.

1618 : le moine qui a brisé le dieu cheval des Itza
En 1618, deux franciscains partent de Mérida, au Yucatán, pour tenter de convertir les Itza par la parole : Bartolomé de Fuensalida et Juan de Orbita. Ils parlent la langue maya. Après des mois de route, ils atteignent Nojpetén et sont reçus par le Canek de l’époque. On les conduit dans le temple. Là, devant eux, se dresse un cheval de pierre.
Les Itza leur racontent son histoire : c’est le cheval que Cortés leur a laissé, près d’un siècle plus tôt. Juan de Orbita, saisi de colère devant ce qu’il tient pour une idole, s’empare d’une pierre et brise la statue en morceaux. La foule est furieuse, les deux moines manquent d’être tués. C’est Fuensalida qui les sauve, par un sermon assez habile pour que les Itza leur pardonnent. La mission échoue quand même : le roi refuse de renoncer à ses dieux, et les franciscains repartent.
1697 : la chute de Nojpetén et la fin du culte du cheval de Cortés
Les Itza tiennent encore près de quatre-vingts ans. Leur royaume, isolé au cœur de la forêt du Petén, est le dernier royaume maya indépendant, alors que tout le reste de la région est espagnol depuis plus d’un siècle. Le 13 mars 1697, Martín de Ursúa, à la tête des troupes du Yucatán, lance un assaut par le lac sur Nojpetén. La ville tombe. Selon les dates retenues par les historiens, c’est cent soixante-douze ans jour pour jour après l’arrivée de Cortés sur ces mêmes rives.
Les vainqueurs détruisent les temples de l’île, dont celui de Tzimin Chac, avec ce qui restait de la statue et, selon certaines sources, des ossements qu’on y conservait. Sur l’emplacement de Nojpetén s’élève aujourd’hui la petite ville de Flores, chef-lieu du Petén guatémaltèque. Une légende locale veut que le cheval de pierre repose au fond du lac, et que les pêcheurs l’aperçoivent par eau claire. Aucune fouille ne l’a jamais confirmé.
Une écharde dans le pied d’un cheval : l’urgence que Cortés ne pouvait pas soigner
Ce qui a tué Morzillo, au fond, c’est une blessure banale pour un cavalier d’aujourd’hui. Un corps étranger planté dans le pied, éclat de bois, clou ou silex, peut atteindre les structures profondes du sabot et provoquer une infection grave. Les vétérinaires le répètent : si l’objet est encore en place, on ne l’arrache pas soi-même, on appelle le vétérinaire, qui doit voir par où il est entré et jusqu’où il est allé. Pour reconnaître les signes et savoir quand s’inquiéter, lisez notre guide sur la boiterie du cheval, ses causes et les cas urgents, et notre page sur l’abcès du pied chez le cheval, la complication la plus fréquente. Le pied se surveille aussi au quotidien, avec un maréchal-ferrant qui passe régulièrement.
Et si les chevaux qui ont changé le cours de l’histoire vous intéressent, celui d’Alexandre le Grand a lui aussi sa légende : Bucéphale, le cheval que seul Alexandre a dompté.
Établi : l’expédition de Cortés vers le Honduras (1524-1526) ; l’exécution de Cuauhtémoc pendant cette marche, en février 1525 ; l’arrivée au lac Petén Itzá le 13 mars 1525 et la rencontre avec l’Aj Kan Ek’ ; le cheval noir laissé blessé au pied, raconté par Cortés lui-même dans sa cinquième lettre à Charles Quint ; la mort du cheval chez les Itza ; la statue de cheval vénérée sous le nom de Tzimin Chac ; la visite des franciscains Fuensalida et Orbita en 1618 et la destruction de la statue par Orbita ; la prise de Nojpetén par Martín de Ursúa le 13 mars 1697 ; Flores bâtie sur le site.
Selon les sources, avec des variantes : la cause de l’abandon (écharde au pied selon Cortés, épuisement après une chasse selon Bernal Díaz) ; la nourriture offerte au cheval (fleurs, volailles, viande ; une source plus tardive parle même de chair de victimes sacrifiées, que nous ne retenons pas faute de preuve) ; la posture et la taille de la statue ; l’emploi de Morzillo avant 1525, dont la conquête de Tenochtitlan.
Incertain ou interprété : le motif du culte (la peur d’être tenus pour responsables, explication de Sylvanus Morley) ; le lien entre le nom Tzimin Chac et le tonnerre des arquebuses ; la coïncidence du 13 mars, qui dépend des calendriers retenus ; la légende de la statue au fond du lac, jamais vérifiée.
Sources du récit sur le cheval de Cortés et les Mayas Itza
Hernán Cortés, cinquième lettre de relation à Charles Quint (1526) ; Bernal Díaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne ; Philip Ainsworth Means, History of the Spanish Conquest of Yucatan and of the Itzas (1917) ; Sylvanus G. Morley, The Ancient Maya ; Grant D. Jones, The Conquest of the Last Maya Kingdom (Stanford University Press, 1998) ; notices « Morzillo » et « Peten Itza kingdom » (Wikipédia en anglais).
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