
Le cheval de Guillaume III a buté sur une taupinière : pourquoi ses ennemis ont trinqué à la taupe
Le 21 février 1702, dans le parc de Hampton Court, près de Londres, le cheval du roi Guillaume III pose un antérieur dans une taupinière et s’effondre. Le roi, 51 ans, tombe et se brise la clavicule. Quinze jours plus tard, il est mort. L’homme qui avait tenu tête à Louis XIV pendant trente ans venait d’être abattu par une taupe, et ses ennemis jacobites en ont fait un héros : ils ont bu à la santé du « petit gentilhomme en gilet de velours noir ». Il y a pire, selon une tradition tenace : le cheval avait appartenu à un conspirateur que le roi avait fait décapiter cinq ans plus tôt. Voici ce que l’on sait, et ce qui reste de la légende.
Hampton Court, 21 février 1702 : le cheval de Guillaume III bute sur une taupinière
Guillaume III est un cavalier quotidien. Malgré une santé fragile depuis l’enfance (il est asthmatique et maigre), il chasse et monte dès qu’il le peut, et le parc de Hampton Court, au bord de la Tamise, est l’un de ses terrains favoris. Ce matin de février, il monte un cheval alezan que les sources anglaises appellent Sorrel, c’est-à-dire tout simplement « l’alezan ».
Au trot ou au petit galop, selon les récits, le cheval met un pied dans un trou fraîchement creusé par une taupe. La terre cède sous le sabot, le cheval trébuche et tombe sur les genoux. Le roi est projeté par-dessus l’encolure. Il se relève avec la clavicule droite cassée. Les dates sont celles du calendrier julien, encore en usage en Angleterre : sur nos calendriers actuels, la chute tombe le 4 mars 1702.
Guillaume III, roi cavalier et ennemi juré de Louis XIV
Pour comprendre pourquoi une chute de cheval a fait trinquer la moitié de l’Europe, il faut savoir qui était l’homme à terre. Guillaume d’Orange-Nassau, né en 1650, est stathouder des Provinces-Unies, les Pays-Bas d’alors. En 1672, quand les armées de Louis XIV envahissent la Hollande, c’est lui qui prend la tête de la résistance, pendant que la Hollande ouvre ses digues pour noyer les routes de l’envahisseur. Pendant trente ans, il sera l’âme de toutes les coalitions contre le Roi-Soleil.
En 1688, il débarque en Angleterre et chasse du trône son beau-père et oncle, Jacques II, catholique et allié de la France. C’est la Glorieuse Révolution. Il règne ensuite avec son épouse Marie II, puis seul après la mort de celle-ci en 1694. Jacques II se réfugie à Saint-Germain-en-Laye, où Louis XIV l’accueille et l’entretient. Ses partisans, les jacobites, ne pardonneront jamais à Guillaume. Ils complotent, et plusieurs fois contre sa vie.
Sorrel, le cheval alezan confisqué à un conspirateur décapité
C’est ici que l’histoire du cheval de Guillaume III devient presque trop belle. Selon une tradition rapportée dès le XVIIIe siècle, Sorrel aurait appartenu à Sir John Fenwick, un gentilhomme du Northumberland compromis dans les complots jacobites des années 1690, dont un projet d’assassinat du roi en 1696. Arrêté, Fenwick est condamné par une loi d’exception votée contre lui seul, un « bill of attainder », et décapité à Tower Hill le 28 janvier 1697. Il est le dernier Anglais exécuté par ce procédé. Ses biens sont saisis par la Couronne, et son cheval aurait rejoint les écuries royales.
Un cheval pris à un homme exécuté pour avoir voulu tuer le roi, et qui finit par provoquer la mort de ce roi : les jacobites n’auraient pas pu rêver mieux. C’est précisément pour cela qu’il faut être prudent. Les historiens rapportent ce lien comme une rumeur ou une tradition, pas comme un fait établi par un document de l’époque. Le nom même de Sorrel décrit la robe de l’animal plus qu’il ne l’identifie. Pour savoir à quoi ressemble un alezan et comment on distingue ses nuances, voyez notre guide des robes du cheval.

Une clavicule cassée en tombant de cheval, et le roi meurt en quinze jours
Sur le moment, la blessure ne paraît pas mortelle. Le chirurgien remet l’os en place à Hampton Court. Le roi tient pourtant à regagner le soir même le palais de Kensington, en carrosse, et les cahots de la route déplacent à nouveau la fracture, qu’il faut réduire une seconde fois. Les jours suivants, il semble se remettre.
Puis son état se dégrade. Le roi, épuisé, est pris de fièvre et de difficultés à respirer, que les médecins de l’époque ne savent pas soigner. Les descriptions modernes parlent d’une pneumonie, venue achever un organisme déjà usé par l’asthme et la maladie. Guillaume III meurt à Kensington le 8 mars 1702 (le 19 mars sur nos calendriers), à 51 ans. La chute de cheval n’est donc pas, à elle seule, la cause de la mort : elle est le déclencheur qui a fait basculer un homme malade.
Le moment est historique. Six mois plus tôt, à la mort de Jacques II à Saint-Germain, Louis XIV a reconnu son fils comme roi d’Angleterre, et l’Europe s’apprête à entrer dans la guerre de Succession d’Espagne. Guillaume III en était le chef d’orchestre. C’est sa belle-sœur Anne qui lui succède. Winston Churchill écrira bien plus tard que cette chute « ouvrit la porte à une troupe d’ennemis embusqués ».
« Le petit gentilhomme en gilet de velours noir » : pourquoi les jacobites ont trinqué à la taupe du cheval du roi
Chez les partisans des Stuart, la nouvelle est accueillie comme une délivrance. Et puisque la taupe a fait ce que leurs complots n’avaient jamais réussi, ils lui rendent hommage. Le toast entre dans la légende : « Au petit gentilhomme en gilet de velours noir », en anglais « the little gentleman in the black velvet waistcoat ». Le velours noir, c’est le pelage de la taupe.
Ce toast s’ajoute à une autre habitude jacobite, celle de boire « au roi d’au-delà de l’eau », en faisant passer son verre au-dessus d’une carafe ou d’un bol d’eau, pour désigner discrètement le prétendant Stuart exilé en France. Les deux gestes ont traversé les siècles dans les clubs et les auberges d’Écosse et d’Angleterre. Leur usage exact selon les lieux et les années est mal documenté : ce sont des traditions de convives, pas des actes officiels.
La taupinière sous le sabot : la statue équestre de Guillaume III à Londres
Plus d’un siècle après la chute, la taupe est entrée dans le bronze. Au centre de St James’s Square, à Londres, se dresse une statue équestre de Guillaume III, réalisée par le sculpteur John Bacon le Jeune et installée en 1808. Sous l’un des postérieurs du cheval, on remarque une petite bosse de terre irrégulière. La lecture qui s’est imposée y voit la taupinière fatale, glissée par le sculpteur comme un clin d’œil. Aucune déclaration de Bacon ne l’atteste formellement, mais le détail est désormais l’attraction du monument.

Trous de taupe et chute de cheval : ce que le cavalier d’aujourd’hui en retient
Trois siècles plus tard, le piège n’a pas changé. Un trou de taupe, de lapin ou de rongeur dans un pré ou en bordure de chemin peut faire trébucher le meilleur cheval, surtout au galop et sur un terrain détrempé ou gelé. Pour le cheval, le risque est l’entorse ou la blessure d’un membre ; pour le cavalier, c’est la chute vers l’avant, par-dessus l’encolure, exactement celle de Guillaume III. Une épaule ou une clavicule cassée en tombant de cheval reste une blessure courante en équitation.
Deux réflexes simples : repérer le terrain au pas avant d’y galoper, et ne jamais monter sans protection de la tête. Un roi de 1702 portait un tricorne ; un cavalier d’aujourd’hui a le choix entre des modèles qui encaissent vraiment un choc. Notre guide pour choisir son casque d’équitation détaille les normes, les tailles et les critères qui comptent. Pour le buste, voyez aussi le gilet de protection d’équitation. Et si votre cheval revient boiteux d’une promenade, notre page sur la boiterie du cheval aide à savoir quand appeler le vétérinaire.
Les chevaux qui ont changé le destin d’un roi ont d’autres histoires sur Equirider : la chute de Guillaume le Conquérant à Mantes en 1087, ou la dernière sortie de Louis XIV derrière ses chevaux, en 1715.
Établi : la chute de cheval du roi dans le parc de Hampton Court le 21 février 1702 (calendrier julien) ; la clavicule cassée ; sa mort à Kensington le 8 mars 1702, à 51 ans ; la succession de la reine Anne ; l’exécution de Sir John Fenwick à Tower Hill le 28 janvier 1697, au terme d’un bill of attainder ; la statue de John Bacon le Jeune à St James’s Square, installée en 1808.
Selon les sources, avec des variantes : la taupinière comme cause du faux pas (c’est la version transmise par les contemporains et reprise partout) ; l’allure du cheval au moment de la chute ; le rôle exact du trajet en carrosse dans le déplacement de la fracture ; le diagnostic de pneumonie, posé a posteriori.
Incertain ou légendaire : l’origine du cheval Sorrel, qui aurait appartenu à Fenwick (une rumeur que les historiens rapportent sans pouvoir la prouver) ; la forme et la fréquence du toast au « petit gentilhomme en gilet de velours noir » ; l’intention du sculpteur derrière la bosse de terre sous le sabot.
Sources du récit sur le cheval de Guillaume III et la taupinière
Winston Churchill, A History of the English-Speaking Peoples, tome III ; notices « William III of England », « Sir John Fenwick, 3rd Baronet » et « Equestrian statue of William III, London » (Wikipédia en anglais) ; Stephen B. Baxter, William III (Longmans, 1966) ; Historic England, fiche de classement Grade I de la statue de St James’s Square.
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