
Kennedy : pourquoi Black Jack, le cheval aux bottes à l’envers, dansait derrière son cercueil
Washington, 25 novembre 1963. Derrière le cercueil de John F. Kennedy marche un cheval noir sans cavalier. Sur sa selle vide, un sabre au fourreau, et dans les étriers une paire de bottes retournées, la pointe vers l’arrière. Des millions de téléspectateurs le regardent, et ce qu’ils voient n’a rien d’un cheval de cérémonie : il secoue la tête, piaffe, tire sur la longe, écrase le pied du soldat de 19 ans qui le tient. Il s’appelle Black Jack. Les bottes à l’envers ont un sens précis, et la nervosité du cheval aussi : elle était connue de l’armée bien avant Dallas.
Black Jack, le cheval sans cavalier des funérailles de Kennedy
Black Jack naît le 19 janvier 1947. C’est un croisement de Morgan et de Quarter Horse, entièrement noir à l’exception d’une petite étoile blanche sur le front, pour 1,55 m au garrot (15,1 mains) et près de 540 kilos. Il porte le nom du général John Pershing, que l’armée américaine surnommait « Black Jack ».
Il arrive au Fort Myer, en Virginie, le 22 novembre 1952. La date est troublante : onze ans jour pour jour avant l’assassinat de Kennedy à Dallas. Fort Myer abrite le 3e régiment d’infanterie, la « Old Guard », qui fournit les chevaux et les soldats des funérailles militaires au cimetière national d’Arlington, juste à côté.
Black Jack a un autre statut, plus administratif mais unique : il est le dernier cheval fourni par l’intendance de l’armée (le Quartermaster Corps) à porter la marque « U.S. » au fer sur l’épaule gauche, et son numéro de matricule, 2V56, sur le côté gauche de l’encolure. Après lui, l’armée américaine n’a plus jamais marqué ses chevaux de cette façon.
Pourquoi le cheval de Kennedy portait des bottes à l’envers
Le cheval sans cavalier (on dit aussi « cheval caparaçonné ») est une tradition militaire ancienne : on fait marcher derrière le cercueil d’un chef la monture qu’il ne montera plus. Les bottes placées à l’envers dans les étriers signifient que le chef disparu regarde une dernière fois ses troupes derrière lui. Le sabre accroché à la selle rappelle le commandement.
Kennedy, comme président, était commandant en chef des armées : le cheval sans cavalier lui revenait. Et la veuve du président y tenait. Dans les heures qui suivent l’assassinat, Jacqueline Kennedy demande que les funérailles s’inspirent de celles d’Abraham Lincoln, en 1865. Or le cortège de Lincoln, à Springfield, comptait déjà son cheval, Old Bob, drapé de noir et mené à la main derrière le corbillard. Il fallait donc un cheval noir, sellé, sans personne dessus. L’Old Guard choisit Black Jack.

Un cheval que personne ne gardait en selle : le caractère de Black Jack
Le choix n’allait pas de soi. Black Jack a un tempérament de feu, et ce n’est pas une légende fabriquée après coup. Au Fort Reno, dans l’Oklahoma, où il est dressé avant son arrivée en Virginie, il envoie ses cavaliers au tapis les uns après les autres dans le manège d’entraînement, raconte le magazine équestre américain The Chronicle of the Horse. Il ne se calmera jamais vraiment : les soldats qui l’ont connu le décrivent comme toujours vif, et pas plus sage en vieillissant.
D’où un paradoxe que la tradition rend presque logique : le cheval qu’on avait du mal à monter est devenu celui qu’on ne monte pas. Un cheval sans cavalier n’a besoin que d’un homme à pied à sa tête. Encore faut-il que cet homme tienne.
24 et 25 novembre 1963 : le cheval qui dansait derrière le cercueil de Kennedy
L’homme, ce jour-là, s’appelle Arthur Carlson. Il est soldat de première classe dans l’Old Guard, et il a 19 ans. Le dimanche 24 novembre, le cercueil part de la Maison-Blanche vers le Capitole sur un affût de canon tiré par des chevaux gris. Le lundi 25, jour des obsèques, le cortège repart du Capitole vers la Maison-Blanche, puis la cathédrale Saint-Matthieu, puis Arlington. Black Jack suit l’affût les deux jours.
Il ne marche pas au pas comme les autres. Selon les témoignages rassemblés par The Chronicle of the Horse, il danse et piaffe sur tout le trajet jusqu’au Capitole, au point que le cortège doit marquer des pauses pour qu’il rattrape. À un moment, une roue de l’affût se coince, ce qui énerve tous les chevaux, lui compris. Sur le chemin du retour vers la Maison-Blanche, il est carrément déchaîné : il abat un sabot sur le pied de Carlson, si fort que le jeune soldat se croit les orteils cassés. Ils ne l’étaient pas.
Carlson ne lâche pas la longe. Il racontera plus tard qu’il était persuadé, si le cheval s’échappait, de finir muté au Groenland. Le cheval qui piaffe derrière le cercueil, tête haute, crinière dans le vent, devient l’une des images les plus fortes des funérailles. Beaucoup y ont vu la colère ou le chagrin d’un pays entier, dans un cortège où tout le reste était réglé au millimètre.
Ce que Jackie Kennedy a demandé pour le cheval Black Jack
Jacqueline Kennedy n’oublie pas le cheval. Selon The Chronicle of the Horse, elle fait savoir au secrétaire à l’Armée qu’elle souhaite acheter Black Jack le jour où il prendra sa retraite. Elle reçoit en tout cas son harnachement complet de la cérémonie : la selle, la bride, le tapis de selle, le sabre, les bottes et les éperons. La selle et les bottes de Black Jack figurent aujourd’hui dans les collections de la bibliothèque présidentielle John F. Kennedy, à Boston.
Les récits ne s’accordent pas sur la suite. Certains écrivent qu’elle l’a bel et bien acheté, d’autres non. Une chose est sûre : le cheval n’a pas quitté le Fort Myer. C’est là qu’il passe sa retraite, et là qu’il meurt.

Plus de 1 000 funérailles, puis les honneurs militaires pour un cheval
Kennedy n’est qu’un nom sur une longue liste. En vingt et un ans de service à l’Old Guard, Black Jack sert de cheval sans cavalier dans plus de 1 000 funérailles militaires avec les honneurs complets, la plupart à Arlington. Il suit aussi les cercueils de deux autres présidents, Herbert Hoover en 1964 et Lyndon B. Johnson en 1973, et celui du général Douglas MacArthur en 1964.
Il prend sa retraite le 1er juin 1973. Les soldats qui s’occupent de lui lui connaissent une faiblesse : le gâteau, et le parfum beurre-noix de pécan avant tous les autres. Il meurt le 6 février 1976, à 29 ans. Son corps est incinéré, et ses cendres sont inhumées sur le Summerall Field du Fort Myer, avec les honneurs militaires complets. Il est souvent présenté comme le deuxième cheval de l’histoire des États-Unis à les avoir reçus. Une autre histoire de cheval militaire américain honoré après sa mort est celle de Comanche, le survivant de Little Bighorn.
Ce destin de cheval de cérémonie rappelle celui de Burmese, la jument d’Élisabeth II, restée calme sous six coups de feu en 1981, ou celui de Copenhagen, le cheval de Wellington, enterré lui aussi avec les honneurs. Black Jack a fait l’inverse de Burmese : il n’est jamais resté calme, et c’est précisément pour cela qu’on se souvient de lui.
Établi : la naissance de Black Jack le 19 janvier 1947, son arrivée au Fort Myer le 22 novembre 1952, la marque « U.S. » et le matricule 2V56, son rôle de cheval sans cavalier aux funérailles de Kennedy, Hoover, MacArthur et Johnson, sa retraite le 1er juin 1973, sa mort le 6 février 1976 et son inhumation au Fort Myer avec les honneurs militaires ; le sens des bottes retournées ; la demande de Jacqueline Kennedy de s’inspirer des funérailles de Lincoln.
Selon des témoignages (rapportés par The Chronicle of the Horse et la presse locale d’Arlington) : les cavaliers jetés à terre à Fort Reno, la roue coincée, le pied écrasé d’Arthur Carlson, sa peur du Groenland, le goût du cheval pour le gâteau beurre-noix de pécan.
Incertain : l’achat effectif de Black Jack par Jacqueline Kennedy (les sources divergent), et le rang exact de « deuxième cheval » honoré, qui dépend de ce que l’on compte.
Sources du récit sur Black Jack, cheval des funérailles de Kennedy
The Chronicle of the Horse, « Remembering Black Jack » ; John F. Kennedy Presidential Library and Museum, exposition « A Nation Remembers » et notices d’objets (selle et bottes de Black Jack) ; InsideNova, « Uniquely Arlington : Black Jack » ; notice biographique de Black Jack (Wikipédia en anglais) ; 3e régiment d’infanterie américain (The Old Guard), Fort Myer.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
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