
Six coups de feu sur Élisabeth II à cheval : pourquoi sa jument Burmese n’a jamais été remplacée
Le 13 juin 1981, sur le Mall, à Londres, un adolescent de 17 ans tire six coups de feu en direction d’Élisabeth II, qui descend l’avenue en amazone sur Burmese, une jument noire de 19 ans offerte par la police montée canadienne. Les cartouches sont à blanc. La jument fait un écart, la reine raccourcit ses rênes, pose la main sur l’encolure et la parade continue. Cinq ans plus tard, Burmese prend sa retraite, et la reine choisit de ne plus jamais dresser un autre cheval pour Trooping the Colour : elle passe en calèche, à 60 ans, alors qu’elle montera encore à 90.
L’image a fait le tour du monde : une souveraine en tunique rouge, un cheval qui se dérobe, une main gantée qui apaise. Derrière la scène, il y a une jument née dans les collines du Saskatchewan, dix-huit parades consécutives, et une réponse spontanée de la reine, des années plus tard, quand on lui demandait son cheval préféré : « Burmese ».
13 juin 1981, le Mall : six coups de feu sur une reine en amazone et sa jument de 19 ans
Trooping the Colour est la parade d’anniversaire officiel du souverain britannique, un samedi de juin, entre Buckingham Palace et Horse Guards Parade. Jusqu’en 1986, Élisabeth II y participait à cheval, en amazone, dans l’uniforme du régiment dont le drapeau était présenté ce jour-là. Elle avait 55 ans en 1981. Sous elle, Burmese, jument noire de 19 ans, en était à sa treizième parade.
À la hauteur du croisement du Mall et de Horse Guards Road, alors que le cortège tourne vers la place d’armes et que la foule est la plus dense, six détonations claquent à quelques mètres du cheval de la reine. Les images d’archives montrent la jument qui se jette de côté, la cavalière qui reprend le contact, raccourcit ses rênes de la main gauche et pose la main droite sur l’encolure. Deux officiers de la Household Cavalry poussent leurs chevaux pour l’encadrer. Le prince Philip et le prince Charles, qui chevauchent derrière elle, se rapprochent. La reine ne s’arrête pas, ne se retourne pas et poursuit jusqu’à Horse Guards, où la cérémonie se déroule intégralement.
Marcus Sarjeant, 17 ans, un pistolet d’alarme : qui a tiré sur le cheval de la reine
Le tireur s’appelle Marcus Sarjeant. Il a 17 ans, vit chez sa mère à Capel-le-Ferne, près de Folkestone, dans le Kent, et a été refusé successivement par les Royal Marines, l’armée, les pompiers et la police. Les six coups viennent d’un revolver d’alarme, une réplique de Colt Python qui ne tire que des cartouches à blanc. Un caporal des Scots Guards, Alec Galloway, saute la barrière, le plaque au sol et le remet à la police.
Aux enquêteurs, il explique qu’il voulait « être quelqu’un ». Il cite l’assassinat de John Lennon en décembre 1980, l’attentat contre Ronald Reagan en mars 1981 et celui contre Jean-Paul II en mai : trois hommes célèbres visés en six mois, trois tireurs dont on connaît le nom. Le 14 septembre 1981, il est jugé sous le Treason Act de 1842, une loi votée après une série de tirs à blanc contre la reine Victoria, et condamné à cinq ans de prison pour avoir « volontairement déchargé une arme près de Sa Majesté dans l’intention de l’alarmer ». Il en purge trois, sort en octobre 1984 et change de nom.
Ce qui a vraiment effrayé Burmese : deux chevaux de cavalerie, pas les six détonations
Voilà le détail que les cavaliers retiennent, et que le grand public ignore. Interrogée plus tard sur l’incident, la reine a expliqué que sa jument n’avait pas été effrayée par les coups de feu eux-mêmes, mais par les deux chevaux des officiers de la Household Cavalry qui s’étaient précipités à sa hauteur pour la couvrir. Un cheval est un animal de fuite : une détonation isolée le fait sursauter, mais deux congénères qui déboulent au galop sur ses flancs déclenchent un réflexe bien plus profond, celui de partir avec le troupeau.
Qu’une jument de 19 ans, au milieu d’une foule et d’une fanfare, encaisse six détonations à bout portant et se laisse remettre au pas en quelques foulées n’a rien d’un miracle. C’est le résultat d’un dressage précis, commencé onze ans plus tôt, à 5 000 kilomètres de Londres. Sur ce que représente ce travail d’habituation, notre guide du débourrage du cheval, étape par étape détaille comment on apprend à un jeune cheval à accepter le bruit, le contact et l’imprévu.

Née dans le Saskatchewan, dressée à Regina : la jument Burmese avant la reine
Burmese naît en 1962 au ranch d’élevage de la Gendarmerie royale du Canada, à Fort Walsh, près de Maple Creek, dans les collines des Cypress Hills, à l’ouest de Regina. La police montée n’élève que des chevaux noirs, issus pour l’essentiel de croisements de pur-sang et de hanovrien, destinés à son Carrousel, le Musical Ride, cette chorégraphie de 32 cavaliers en tunique rouge et lances à fanions que le Canada montre au monde depuis la fin du XIXe siècle. La pouliche est dressée par le sergent-chef Fred Rasmussen, au dépôt de Regina puis à Ottawa, et fait carrière dans le Carrousel.
Un cheval du Musical Ride travaille au milieu des cuivres, des applaudissements, des drapeaux qui claquent et des chevaux qui se croisent au galop à quelques centimètres. Il est habitué très tôt aux bruits secs. Cette école explique, mieux que tout, ce qui s’est passé sur le Mall : Burmese n’a pas subi les six détonations comme une nouveauté, elle les a reconnues.
28 avril 1969, Windsor : une jument noire offerte, dix-huit Trooping the Colour d’affilée
Le 28 avril 1969, la Gendarmerie royale du Canada est en Angleterre pour se produire au Royal Windsor Horse Show. À cette occasion, elle offre à la reine, qui est aussi la souveraine du Canada, une jument noire de 7 ans issue de ses écuries. La tradition d’offrir un cheval du Carrousel au monarque naît ce jour-là : elle se poursuivra avec Centenial en 1973, Saint James en 1998, George en 2009, Elizabeth en 2012 et, en 2023, Noble, pour le roi Charles III.
Deux mois plus tard, Burmese défile pour la première fois à Trooping the Colour. Elle y sera chaque année jusqu’en 1986, dix-huit parades consécutives, toujours montée en amazone par la reine, une assiette que l’on ne voit plus guère qu’aux cérémonies et à quelques concours de tradition, et que l’impératrice Élisabeth d’Autriche, un siècle plus tôt, avait poussée jusqu’à la chasse au renard, comme on le racontait dans l’histoire de Sissi et des 500 cavaliers venus la voir sauter en Irlande. Hors parade, Élisabeth II montait à califourchon, sans bombe, dans le parc de Windsor. La robe noire, uniforme, sans marque blanche, était le critère d’entrée au Carrousel : nos pages sur les robes du cheval expliquent pourquoi un noir vrai reste l’une des couleurs les plus rares.
1986 : Burmese prend sa retraite, et la reine ne remonte plus jamais à cheval pour la parade
En juin 1986, Burmese a 24 ans. C’est sa dernière apparition publique. Et c’est là que le récit prend un tour inattendu : plutôt que de dresser un nouveau cheval de parade, ce que le Palais aurait pu organiser sans difficulté, la reine décide d’assister désormais à Trooping the Colour en voiture. Elle choisit un phaéton découvert construit en 1842 pour la reine Victoria et passe les troupes en revue depuis une estrade. Elle a 60 ans. Elle montera encore régulièrement, dans le parc de Windsor, jusqu’à ses 90 ans passés.
Le Palais n’a jamais donné d’autre raison que celle-ci : elle ne souhaitait pas former un autre charger, le nom que la cavalerie britannique donne au cheval d’officier. Pour qui a possédé un cheval pendant dix-sept ans, la décision se comprend sans commentaire. Burmese part au pré dans Windsor Great Park, où elle meurt en 1990, à 28 ans. Sur ce que réclame un cheval âgé qui a beaucoup travaillé, du pré adapté au suivi des dents et des pieds, notre guide des soins du cheval rassemble l’essentiel, y compris pour la retraite.

Deux statues de bronze pour une jument de police montée : Burmese d’Ottawa à Regina
Peu de chevaux ont deux statues. Burmese en a deux, et la reine y est en selle. La première est dévoilée en 1992 sur la colline du Parlement, à Ottawa, pour les 125 ans de la Confédération canadienne. La seconde, en bronze, œuvre de la sculptrice Susan Velder, est installée devant le palais législatif de Regina, à quelques kilomètres du dépôt où la pouliche avait été dressée. Elle est inaugurée en mai 2005, pour le centenaire de la province du Saskatchewan, en présence de la reine, sous une pluie battante et un vent glacial : les témoins racontent qu’elle a refusé que l’on couvre le landau.
Élisabeth II est morte le 8 septembre 2022, à Balmoral. Sa relation aux chevaux ne s’est jamais limitée à la parade : éleveuse de pur-sang, propriétaire de gagnants d’Ascot, elle avait aussi fait venir à Windsor, en 1989, un cavalier californien qui prétendait seller un cheval jamais monté en une demi-heure, pour le voir de ses yeux, comme nous le racontions dans l’histoire de Monty Roberts et de ses trente-cinq minutes.
La jument Burmese et le 13 juin 1981 : sur quoi on juge
Attesté par des documents datés et concordants : la date du 13 juin 1981 et le lieu (Mall, angle de Horse Guards Road) ; six cartouches à blanc tirées d’un revolver d’alarme ; l’identité, l’âge et la condamnation de Marcus Sarjeant (Treason Act 1842, cinq ans, procès du 14 septembre 1981, libéré en octobre 1984) ; l’origine de Burmese (élevage de la Gendarmerie royale du Canada, née en 1962, offerte le 28 avril 1969 au Royal Windsor Horse Show) ; les dix-huit Trooping the Colour de 1969 à 1986 ; le passage au phaéton à partir de 1987 ; la mort de la jument en 1990 ; les statues d’Ottawa (1992) et de Regina (2005).
Rapporté, mais pas documenté au même degré : l’explication de la reine selon laquelle les chevaux de cavalerie ont effrayé Burmese plus que les détonations, citée par la presse britannique sans date ni transcription officielle ; la formation spécifique de Burmese aux armes à feu, déduite de l’entraînement standard des chevaux du Carrousel et non d’un document propre à cette jument ; le mot « Burmese » en réponse à la question du cheval préféré, cité par plusieurs biographes, sans source primaire identifiée.
Ce que l’on ne dit pas : rien sur l’état d’esprit de la reine ce jour-là au-delà de ce que montrent les images, rien sur le diagnostic psychiatrique de Sarjeant, qui n’a jamais été rendu public dans le détail.
Noble, 2023 : la lignée des chevaux du Canada continue sous le roi Charles
En mars 2023, la Gendarmerie royale du Canada offre au roi Charles III une jument noire de 7 ans, Noble, qui a tourné avec le Carrousel en 2022 et a été retenue pour son calme. Le 17 juin 2023, le roi la monte pour son premier Trooping the Colour de souverain : c’est la première fois depuis 1986, depuis Burmese, qu’un monarque britannique fait cette parade à cheval. Noble, moins expérimentée que sa devancière, s’agite et prend le galop sur quelques foulées, sous les yeux de caméras qui, cette fois, cherchent surtout à savoir si le cavalier tient. Le cheval de la reine avait mis la barre haut.
Burmese, la jument préférée d’Élisabeth II : ce qu’il faut retenir
- 13 juin 1981 : six coups de feu à blanc tirés sur le Mall pendant Trooping the Colour ; Burmese fait un écart, la reine la remet au pas et termine la parade.
- Le tireur : Marcus Sarjeant, 17 ans, pistolet d’alarme, cinq ans de prison sous le Treason Act de 1842.
- Ce qui a effrayé la jument, selon la reine : les deux chevaux de cavalerie venus l’encadrer, pas les détonations.
- Burmese : jument noire née en 1962 dans le Saskatchewan, dressée pour le Carrousel de la police montée canadienne, offerte le 28 avril 1969, dix-huit parades consécutives de 1969 à 1986, morte en 1990 à Windsor.
- Après elle : la reine ne dresse plus jamais de cheval de parade et passe en phaéton dès 1987 ; deux statues de bronze la montrent en selle sur Burmese, à Ottawa et à Regina.
- La suite : Noble, offerte par la même police montée, portée par Charles III en juin 2023, premier monarque à cheval à la parade depuis Burmese.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
En savoir plus sur Burmese, la jument de la reine
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