
Seabiscuit, plus cité que Roosevelt en 1938 : son jockey cachait qu’il était aveugle d’un œil
En 1938, le personnage qui a occupé le plus de colonnes dans la presse américaine n’était ni Franklin Roosevelt, ni aucun homme politique d’Europe : c’était un cheval de course de 1,57 m au garrot, acheté 8 000 dollars deux ans plus tôt. Il s’appelait Seabiscuit. Et le jockey qui l’a ramené au sommet montait depuis des années avec un œil droit totalement aveugle, sans que personne, dans aucune commission de courses, ne s’en doute.
L’histoire est vraie, documentée par le Temple de la renommée des courses américaines, par les archives de PBS et par l’enquête de la journaliste Laura Hillenbrand, devenue un best-seller mondial puis un film sorti en 2003 et sept fois nommé aux Oscars. Elle tient en trois pièces : un cheval que le monde du galop avait jugé raté, un entraîneur silencieux, et un cavalier qui mentait sur sa vue pour continuer à travailler.
Seabiscuit en 1938 : un cheval de course plus cité que le président des États-Unis
Le chiffre brut d’abord, puisque c’est lui qui fait tout. Sur l’année 1938, aux États-Unis, Seabiscuit a généré plus d’encre de presse que Franklin Delano Roosevelt, alors président en pleine sortie de la Grande Dépression, et plus que les dirigeants européens qui occupaient les unes de cet automne-là. C’est ce que rappelle le dossier American Experience de PBS consacré au phénomène, qui parle sans détour d’une « Seabiscuit-itis » nationale : chapeaux, jouets, jeux de société, corbeilles à papier et même un train baptisé du nom du cheval.
Le pays vivait avec lui. Les fabricants collaient son nom sur tout ce qui se vendait, les journaux dépêchaient des reporters à ses entraînements, et une course de deux minutes, le 1er novembre 1938, a été écoutée par environ quarante millions d’Américains, soit un habitant sur quatre. Aucun cheval, ni avant ni après, n’a atteint ce niveau de présence dans la vie quotidienne d’un pays.
Ce que ce chiffre cache, c’est le point de départ. Deux ans avant, ce même cheval était une marchandise dont son propriétaire voulait se débarrasser.
Un pur-sang trop petit, vendu 8 000 dollars après 43 courses
Seabiscuit naît en 1933, dans l’élevage de la Wheatley Stable. Son père, Hard Tack, est un fils de Man o’ War, le plus grand nom du galop américain des années 1920. La génétique est là. Le physique, non : 15,2 mains, soit environ 1,57 m au garrot, un corps épais, des membres courts, une queue rabougrie et une foulée irrégulière de l’antérieur gauche que les observateurs de l’époque comparaient au mouvement d’un batteur à œufs.
Chez l’entraîneur James « Sunny Jim » Fitzsimmons, il court comme on use un outil bon marché : 35 sorties dans sa seule année de deux ans, pour cinq victoires, et 43 courses avant même d’avoir trois ans. Les chevaux de cette valeur passent leur vie dans les réclamers, ces courses où n’importe qui peut acheter un partant au tarif affiché. Un pur-sang anglais de cette qualité-là ne fait pas la une, il fait du chiffre.
En août 1936, à Saratoga, un homme d’affaires californien enrichi dans l’automobile, Charles S. Howard, l’achète 8 000 dollars. Une somme moyenne, à l’époque, pour un cheval en activité. Ce n’est pas Howard qui a repéré le cheval : c’est son entraîneur.
Tom Smith, l’entraîneur qui a vu autre chose dans ce cheval
Tom Smith est un ancien homme des plaines, un dresseur de chevaux sauvages devenu entraîneur de galopeurs, réputé pour parler très peu et ne jamais expliquer ses méthodes. Il regarde Seabiscuit gagner deux courses d’affilée à Saratoga et convainc Howard d’acheter. Sa conviction n’est pas statistique, elle est comportementale : le cheval n’est pas usé, il est mal compris.
Smith supprime la pression, laisse le cheval dormir et manger, lui donne un compagnon de box, et reconstruit son travail au lieu de l’enchaîner. C’est une histoire qu’on retrouve ailleurs dans le sport hippique : la carrière d’Ourasi, le roi fainéant aux quatre Prix d’Amérique, repose elle aussi sur un entraînement qui a accepté le tempérament du cheval au lieu de le corriger.
Restait à lui trouver un cavalier. Ce sera le plus improbable de tous.
Red Pollard, le jockey de Seabiscuit qui cachait son œil droit aveugle
John Pollard, dit « Red », est né en 1909 à Edmonton, au Canada, deuxième de sept enfants d’un briquetier d’origine irlandaise. Il commence tôt, dans les hippodromes secondaires, ces petits ovales où la surveillance est faible et la casse fréquente. C’est là que sa vie bascule : lors d’un galop d’entraînement sur une piste encombrée, il reçoit un choc violent à la tête. La lésion atteint la zone du cerveau qui gère la vision. Il perd définitivement l’usage de son œil droit.
Pour un jockey, c’est une condamnation professionnelle immédiate. Pas seulement parce qu’on ne voit plus la moitié du peloton, mais parce que la perception des distances disparaît : juger l’espace entre deux chevaux lancés à plus de 60 km/h, à quelques centimètres près, devient un pari. Aucun commissaire n’aurait laissé monter un homme dans cet état.
Alors il se tait. Selon le dossier biographique de PBS, Pollard a gardé le secret toute sa vie, et la seule personne à qui il l’aurait dit est son épouse. Le public, lui, ne l’a appris que bien après sa mort, survenue en 1981 à 72 ans, quand l’enquête de Laura Hillenbrand a reconstitué le dossier à partir des archives et des témoignages familiaux.
Cette infirmité cachée a un prix mesurable sur la piste. En février 1937, dans la Santa Anita Handicap, la course la mieux dotée de l’époque, Seabiscuit est battu d’un nez par Rosemont. Pollard, aveugle du côté droit, n’a pas vu arriver son rival avant qu’il ne soit trop tard. L’année suivante, rebelote : battu à la photo par Stagehand, qui portait 30 livres, soit environ 14 kg, de moins que lui.
Deux accidents en 1938 : le jockey brisé, puis le match de Seabiscuit sans lui
1938 démolit Pollard. En février, il est pris dans une chute collective lors du San Carlos Handicap et manque d’y rester. Quelques mois plus tard, un cheval inexpérimenté l’emporte contre le mur d’un bâtiment de l’écurie : sa jambe est presque sectionnée sous le genou. Les chirurgiens la sauvent, mais il ne remontera pas de la saison.
Il n’était donc pas en selle le jour le plus célèbre de la carrière de son cheval. Comme le jockey Chris Antley, qui a sauté à terre pour tenir le membre de son cheval, Pollard appartient à cette catégorie de cavaliers dont l’histoire se joue autant dans les hôpitaux que sur les pistes.

1er novembre 1938 à Pimlico : la course de Seabiscuit contre War Admiral
Le duel que toute l’Amérique réclamait depuis un an finit par se monter : un match à deux chevaux, sur l’hippodrome de Pimlico à Baltimore, sur 1 mile 3/16, soit environ 1 900 m. En face, War Admiral, vainqueur de la Triple Couronne 1937, invaincu cette saison-là, propriété de Samuel Riddle.
Les deux adversaires sont de la même famille. War Admiral est un fils de Man o’ War ; Seabiscuit en est le petit-fils, par Hard Tack. Le match du siècle opposait un oncle à son neveu, ce que la presse de 1938 a largement exploité.
Les bookmakers ne doutent pas : War Admiral part à 1 contre 4, c’est-à-dire archi-favori. Sur le papier, tout va dans son sens, y compris le départ, car Riddle a exigé que la course s’élance sans stalles de départ, à la marche, format dans lequel son cheval excelle.
Le coup de cloche de Tom Smith, préparé en secret à l’entraînement du cheval
C’est là que l’entraîneur silencieux joue son coup. Howard accepte le départ à la marche, mais pose une condition : le signal sera donné par une cloche, et non par le seul drapeau du starter. La demande paraît anodine. Elle ne l’est pas. Depuis des semaines, Tom Smith a conditionné Seabiscuit à démarrer à pleine vitesse au son d’une cloche, à l’abri des regards.
Le jour J, Pimlico découvre qu’il n’a pas de cloche portative. Smith en propose une, de sa fabrication. Au signal, Seabiscuit prend la tête immédiatement, alors que tous les pronostics annonçaient l’inverse. George Woolf, qui remplace Pollard, laisse ensuite War Admiral revenir à sa hauteur dans la ligne d’en face, puis relance dans la dernière ligne droite.
Seabiscuit gagne de quatre longueurs, en un peu moins de 1 min 57, nouveau record de la piste. Le commentateur Clem McCarthy hurle à la radio : « Seabiscuit by three ! Seabiscuit is the winner by four lengths ! » L’épreuve rapportait 15 000 dollars au vainqueur.
Quarante mille spectateurs à l’hippodrome de Pimlico, quarante millions à la radio
Quarante mille personnes sont entrées dans l’enceinte, d’autres se sont accrochées aux clôtures, aux charpentes et aux arbres. Dehors, le pays s’est arrêté : selon Laura Hillenbrand, un Américain sur quatre écoutait la course. À la Maison-Blanche, Franklin Roosevelt a suspendu sa réunion de cabinet pour allumer le poste.
Cette course figure depuis dans toutes les anthologies du galop mondial, aux côtés des épreuves que nous détaillons dans notre tour d’horizon des plus grandes courses hippiques du monde.
Pourquoi ce cheval a fait plus de titres que la politique en 1938
La popularité de Seabiscuit n’est pas qu’une affaire de chronos. 1938, c’est la fin d’une décennie de misère aux États-Unis. Le pays sort à peine de la Grande Dépression, un tiers des foyers a connu le chômage, et l’Europe fabrique une guerre. Dans ce contexte, un cheval trop petit, écarté par les puissants du turf, racheté par un self-made-man et monté par un blessé chronique, fonctionne comme une allégorie parfaite.
Charles Howard, qui avait vendu des automobiles, savait vendre autre chose : il a nourri la presse sans interruption. PBS souligne que la célébrité du cheval doit autant à cette promotion permanente qu’à ses performances. Seabiscuit est élu cheval de l’année 1938 aux États-Unis.
Le contraste avec l’économie du galop actuelle est brutal : 8 000 dollars pour un futur recordman, quand le marché s’envole aujourd’hui à des niveaux que nous avons détaillés dans notre dossier sur le cheval le plus cher au monde. Le galop a connu d’autres achats dérisoires devenus légendaires, comme Snowman, le cheval de labour acheté 80 dollars, qui a fini champion de saut d’obstacles à New York.

Ligament suspenseur rompu : la blessure qui devait arrêter Seabiscuit
En février 1939, quelques mois après Pimlico, le cheval se blesse en course : rupture du ligament suspenseur de l’antérieur gauche. Ce faisceau fibreux soutient le boulet et encaisse, à chaque foulée de galop, plusieurs fois le poids du cheval. Une rupture, à l’époque, c’est la retraite immédiate, quand ce n’est pas pire.
Howard renvoie Seabiscuit au ranch familial de Ridgewood, à Willits, dans le nord de la Californie. Pollard, dont la jambe ne tient pas davantage, s’y installe aussi. Les deux convalescents remarchent ensemble, d’abord au pas, sur des chemins de terre, loin des hippodromes.
Les lésions tendineuses et ligamentaires restent, presque un siècle plus tard, le cauchemar des chevaux athlètes. Les délais de cicatrisation se comptent en mois, les récidives sont fréquentes, et le suivi de chaque épisode conditionne le retour au travail. Nos repères sur la tendinite du cheval décrivent des durées et des précautions qui n’ont pas fondamentalement changé depuis 1939, et c’est exactement le genre d’antécédent qu’un cavalier consigne aujourd’hui dans le carnet de santé de son cheval pour ne pas reproduire l’erreur d’un retour trop précoce.
2 mars 1940, Santa Anita : le retour du cheval et de son jockey
Personne n’y croyait. Le 2 mars 1940, Seabiscuit, sept ans, reparaît dans la Santa Anita Handicap, la seule grande épreuve qui lui avait toujours échappé, battu deux fois d’un souffle. Sur son dos, Red Pollard, jambe reconstruite et œil droit toujours aveugle.
78 000 personnes sont dans les tribunes. Seabiscuit gagne d’une longueur et demie devant Kayak II, son propre compagnon d’écurie, en 2 min 01 s 1/5 sur 1 mile 1/4, soit environ 2 000 m. C’est sa dernière course. Il se retire le 10 avril 1940 avec 437 730 dollars de gains, record mondial absolu pour un cheval de course, qui tiendra jusqu’à Citation en 1951.
Le bilan de carrière est celui d’un cheval de fer : 89 partants, 33 victoires, 15 deuxièmes places, 13 troisièmes, de 1935 à 1940. Il entre au Temple de la renommée des courses américaines en 1958. Pollard, lui, a dit après l’arrivée : « J’ai eu une grande monte. La plus grande que j’aie jamais eue, du plus grand cheval qui ait jamais vécu. »
Seabiscuit meurt d’une crise cardiaque le 17 mai 1947, à quatorze ans, à Willits. Comparé aux autres géants du galop, il est mort jeune : Secretariat, dont l’autopsie a révélé un cœur de près de 10 kilos, a vécu jusqu’à dix-neuf ans.
Ce que l’on ignore encore de Seabiscuit, et ce qui reste débattu
Un récit aussi raconté finit par charrier des approximations. Trois points méritent d’être posés honnêtement.
Le classement de presse de 1938. L’idée que Seabiscuit ait dépassé Roosevelt et les dirigeants européens en volume de couverture vient des recherches de Laura Hillenbrand, reprises par PBS. Aucun comptage public, ligne à ligne, n’a jamais été publié pour l’étayer. L’ordre de grandeur est solide et personne ne l’a sérieusement contesté, mais il s’agit d’une estimation de journaliste, pas d’un relevé statistique certifié.
L’audience radio. Les quarante millions d’auditeurs sont une évaluation d’époque, avant les mesures d’audience modernes. La formulation la plus prudente reste celle de Hillenbrand : un Américain sur quatre. Le chiffre exact, lui, est hors d’atteinte.
La tombe du cheval. Charles Howard a fait enterrer Seabiscuit au ranch de Ridgewood, sous un chêne planté pour l’occasion, sans jamais dire lequel. La fondation qui gère le site confirme que l’emplacement précis est resté un secret de famille. On visite un mémorial, on ne visite pas une tombe.
Enfin, une précision de vocabulaire : le film de 2003 a popularisé une version très resserrée de l’histoire. Les faits centraux, la vente à 8 000 dollars, la cécité cachée de Pollard, le match de Pimlico, la rupture ligamentaire et le retour de 1940, sont tous attestés par des sources indépendantes citées ci-dessous.
Ce que l’histoire de Seabiscuit dit encore aux cavaliers d’aujourd’hui
Trois enseignements tiennent debout en 2026. D’abord, un cheval jugé sur son modèle et sur son palmarès de deux ans peut être jugé trop tôt : 43 courses avant l’âge de trois ans auraient dû l’éteindre, un changement de méthode l’a relancé. Ensuite, l’entraînement se plie au tempérament du cheval et non l’inverse, ce que Tom Smith a appliqué avant que le mot ne soit à la mode. Enfin, une blessure ligamentaire n’est une fin de carrière que si son suivi est bâclé : quatorze mois séparent la rupture de février 1939 du record de gains de mars 1940.
Il reste le point aveugle, au sens propre. Un jockey a monté des années durant avec un champ visuel amputé de moitié, dans le sport le plus dangereux de son temps, parce qu’avouer signifiait ne plus jamais travailler. Ce silence-là raconte l’époque autant que les chronos.
Sources sur Seabiscuit et le match de Pimlico
- National Museum of Racing and Hall of Fame, fiche Seabiscuit : palmarès, 89 partants, 33 victoires, gains, Santa Anita Handicap 1940, mort le 17 mai 1947.
- National Museum of Racing and Hall of Fame, fiche War Admiral : Triple Couronne 1937, filiation Man o’ War, match de Pimlico.
- PBS, American Experience, biographie de Red Pollard : cécité de l’œil droit, secret gardé, accidents de 1938, Santa Anita 1940, mort en 1981.
- PBS, American Experience, « Seabiscuit-itis » : couverture de presse de 1938 et produits dérivés.
- Baltimore Magazine, retour sur le match de Pimlico : 40 000 spectateurs, un Américain sur quatre à la radio, chrono, dotation, commentaire de Clem McCarthy.
- Seabiscuit Heritage Foundation, page consacrée à la tombe : sépulture au ranch de Ridgewood et emplacement tenu secret.
Pour aller plus loin : quiz cheval et concours équestres
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