
Hermès : le sac vendu 8,6 millions est né d’une sacoche faite pour porter une selle de cheval
Le 10 juillet 2025, chez Sotheby’s à Paris, un sac à main en cuir noir a été adjugé 8,58 millions d’euros. C’est le premier Birkin, celui fabriqué pour Jane Birkin en 1984, et c’est l’objet de mode le plus cher jamais vendu aux enchères en Europe. Cet objet descend en ligne directe d’une sacoche de cuir dessinée pour transporter une selle et des bottes de cavalier. Et la maison qui l’a fabriqué a commencé, en 1837, par vendre des harnais aux chevaux de fiacre parisiens.
Hermès n’est pas une maison de couture qui aurait ajouté une ligne équestre pour se donner un genre. C’est l’inverse : une sellerie-harnacherie du XIXe siècle qui a survécu à la disparition de son marché, le cheval attelé, et qui en a fait la première fortune du luxe français. Le cheval n’est pas une référence décorative chez Hermès, c’est le point de départ, et il est resté dans le logo, dans le nom du métier et dans les ateliers.
1837, rue Basse-du-Rempart : Hermès ouvre un atelier de harnais pour les chevaux de Paris
Thierry Hermès est né le 10 janvier 1801 à Krefeld, en Rhénanie, dans une famille d’origine française revenue s’installer en France. En 1837, il ouvre un atelier au 56 rue Basse-du-Rempart, une voie aujourd’hui disparue, absorbée par les travaux du boulevard de la Madeleine. Son métier a un nom précis : sellier-harnacheur. Il ne vend pas de sacs, il ne vend pas de vêtements. Il fabrique des harnais, des colliers, des brides, des traits, des rênes, c’est-à-dire l’équipement de cuir qui relie un cheval à une voiture.
Le contexte explique tout. Paris, au milieu du XIXe siècle, fonctionne au cheval. Tout ce qui bouge dans la ville, les personnes, le charbon, le pain, les meubles, le courrier, passe par un cheval attelé. Un atelier de harnais n’est donc pas un commerce de luxe, c’est un fournisseur d’infrastructure, au même titre qu’un forgeron ou qu’un charron.
Thierry Hermès meurt en 1878, à Neuilly-sur-Seine. Son fils, Charles-Émile Hermès, reprend l’affaire et prend la décision qui va tout changer : en 1880, il installe l’atelier et la boutique au 24 rue du Faubourg-Saint-Honoré. L’adresse n’a jamais bougé depuis. Surtout, il ajoute au harnais un second produit, qui suppose un autre savoir-faire : la selle.

Le point sellier : la couture inventée pour le harnais de cheval, et jamais remplacée
Ce qui fait la réputation de l’atelier, dès les années 1860, ce n’est pas un dessin, c’est une couture. Le point sellier se fait à la main, avec deux aiguilles montées sur un seul fil de lin ciré, qui se croisent dans le même trou percé à l’alêne. Chaque point est donc verrouillé indépendamment des autres.
La conséquence est purement mécanique, et c’est elle qui intéresse le cavalier : si un point casse, la couture ne se défait pas. Une couture à la machine, elle, file sur toute sa longueur dès qu’un fil lâche. Sur un harnais qui encaisse la traction d’un cheval de 600 kg, ou sur les contre-sanglons d’une selle qui tiennent le cavalier en place à l’obstacle, la différence n’est pas esthétique. Elle est vitale.
C’est pour cette raison que le point sellier, conçu pour l’attelage du XIXe siècle, n’a jamais été abandonné. On le retrouve aujourd’hui sur les selles haut de gamme et sur la petite maroquinerie de luxe, exactement à l’identique. L’histoire complète de cet objet, de la couverture des steppes à l’arçon composite, est détaillée dans notre dossier sur l’histoire de la selle de cheval.
1867 : la médaille qui fait d’Hermès le sellier des écuries européennes
La consécration arrive à l’Exposition universelle de Paris de 1867, où le jury décerne à Hermès la médaille de première classe pour ses harnais. Dans une industrie où les commandes se font au bouche-à-oreille des écuries, cette récompense vaut label. La maison devient un fournisseur d’attelages haut de gamme, et son carnet de commandes déborde de Paris.
Il faut mesurer ce que représente ce marché. La Compagnie générale des omnibus, qui exploite les transports en commun hippomobiles parisiens, possède 6 580 chevaux en 1860, 10 947 en 1877, et 17 323 en 1899. Elle en remplace 3 000 à 4 000 chaque année. À ces bêtes-là s’ajoutent les fiacres, les voitures de maître, les voitures de livraison, les omnibus des grands magasins.
80 000 chevaux chaque matin : le marché du harnais quand Paris roulait au cheval
Les travaux d’histoire des transports parisiens donnent l’ordre de grandeur : environ 80 000 chevaux circulaient chaque matin dans Paris autour de 1900. En 1900 toujours, on compte encore 10 863 fiacres à cheval contre 115 voitures de place automobiles. Chacun de ces attelages use du cuir, casse des boucles, remplace des colliers.
Ces chevaux-là n’étaient pas des chevaux de sport. C’étaient pour beaucoup des chevaux de trait et des demi-traits, lourds, endurants, nourris pour tirer. Nous leur consacrons un dossier complet, de leur morphologie à leurs usages actuels, dans notre guide du cheval de trait. Pour un sellier-harnacheur, ils constituaient une clientèle captive, renouvelée en permanence. Et c’est précisément ce marché-là qui a disparu en une quinzaine d’années.
1913, le dernier omnibus à chevaux : comment Hermès a survécu à la mort du cheval attelé
La bascule est brutale et datée. La Compagnie générale des omnibus liquide sa cavalerie entre 1900 et 1909. Ses 17 496 chevaux ne sont plus que 5 415 en 1912, puis 628 en 1913. Les derniers omnibus à chevaux de Paris circulent en janvier 1913, et la dernière ligne de tramway hippomobile intra-muros s’arrête le 12 janvier 1913. En moins de quinze ans, le client principal du harnais parisien s’est évaporé.
Toutes les selleries de l’époque ont affronté ce mur. La plupart ont fermé. Hermès a fait autre chose : la maison a considéré qu’elle ne vendait pas du harnais, mais du cuir cousu pour le voyage. Elle a donc suivi ses clients, qui passaient de la calèche à l’automobile et au train.
Émile-Maurice Hermès, petit-fils du fondateur, rapporte du Canada les droits d’exploitation d’une fermeture à glissière encore inconnue en France. La maison la dépose pour la maroquinerie en 1923 et l’installe sur un sac conçu pour l’automobile, le sac pour l’auto, rebaptisé plus tard Bolide. C’est le premier sac à main fermé par une glissière. En France, on a longtemps appelé cette fermeture la fermeture Hermès.
La maison garde en parallèle son métier d’origine. Le sport équestre, lui, prend le relais de la traction : c’est l’époque où l’attelage bascule du transport vers la compétition, une discipline dont nous détaillons le règlement et l’équipement dans notre guide de l’attelage en compétition.

Le haut à courroies, un sac fait pour porter une selle et des bottes de cavalier
Vers 1892, l’atelier dessine un grand sac de cuir rigide, à deux longues courroies et à poignée unique. Son nom dit sa fonction : haut à courroies. Il n’a rien d’un accessoire de mode. C’est un contenant de sellerie, destiné à transporter une selle, une paire de bottes et le petit équipement du cavalier qui se déplace avec ses affaires.
La forme du sac est dictée par cette contrainte : haut pour accueillir l’arçon d’une selle, rigide pour que le cuir ne s’affaisse pas sur son contenu, fermé par un rabat et des sangles parce qu’une boucle de sellerie tient mieux qu’un fermoir, et muni d’une poignée roulée cousue comme une rêne. Tous les codes visuels que l’on croit aujourd’hui décoratifs sont d’anciennes solutions techniques équestres.
De la sacoche à selle au sac Kelly : Grace Kelly en 1956, le nom officiel en 1977
Dans l’entre-deux-guerres, Robert Dumas reprend ce sac de sellerie et le réduit à un format de ville pour porter des documents. Il devient le sac à dépêches. En 1954, le costumier du film d’Alfred Hitchcock La Main au collet le choisit pour Grace Kelly.
Deux ans plus tard, devenue princesse de Monaco et enceinte de son premier enfant, elle est photographiée tenant ce sac devant elle pour échapper aux objectifs. La photo fait le tour du monde, et le public rebaptise l’objet. Hermès officialise le nom en 1977 : le sac à dépêches devient le sac Kelly. Une sacoche conçue pour une selle de cheval est devenue, par accident photographique, l’un des objets les plus copiés du XXe siècle.
Ce chemin n’a rien d’unique. Le pantalon d’équitation que portent aujourd’hui tous les cavaliers suit exactement la même trajectoire, d’une solution technique vers un vêtement de ville, comme nous l’avons raconté à propos de l’origine indienne du jodhpur.
8,58 millions d’euros pour le premier Birkin : ce que rapporte aujourd’hui l’héritage du sellier
Le second sac de la maison naît en 1984. Jean-Louis Dumas conçoit pour l’actrice et chanteuse Jane Birkin un modèle plus souple et plus grand, dérivé du même haut à courroies. Le prototype qu’elle a réellement utilisé porte ses initiales J.B., une bandelette d’épaule non amovible et un coupe-ongles fixé à l’intérieur.
C’est ce prototype, usé, couvert d’autocollants, qui a été vendu le 10 juillet 2025 chez Sotheby’s à Paris. Mise à prix un million d’euros, dix minutes d’enchères, neuf enchérisseurs, adjudication à 8,58 millions d’euros, soit environ dix millions de dollars, à un acheteur japonais au téléphone. C’est le sac à main le plus cher jamais vendu aux enchères.
Le groupe, lui, a déclaré 8,163 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur le seul premier semestre 2026 et 27 107 salariés fin juin 2026. Et le premier de ses métiers, celui qui pèse le plus lourd dans ses comptes, s’appelle toujours, dans ses propres documents, Maroquinerie-Sellerie.
Pourquoi le cheval du logo Hermès tire une voiture vide
Le détail que presque personne ne remarque tient dans le logo. On y voit un cheval attelé à une voiture légère, un duc, et un groom debout à côté, en haut-de-forme. La voiture, elle, est vide. Personne dedans.
Ce n’est pas un hasard de dessin. L’image vient d’un dessin d’Alfred de Dreux, peintre animalier français du XIXe siècle spécialisé dans le cheval, intitulé Le duc attelé, groom à l’attente. Émile-Maurice Hermès possédait ce dessin dans son bureau et l’a choisi comme emblème de la maison au milieu des années 1940.
La lecture qu’en donne la maison est simple, et elle est commerciale autant que symbolique : l’équipage est prêt, le cheval est harnaché, le groom attend. La place restée libre est celle du client. Autrement dit, Hermès fournit le matériel, jamais la conduite. C’est le client qui mène.
Ce goût du XIXe siècle pour la peinture de chevaux n’était pas marginal : il faisait vivre des artistes entiers, dont la plus célèbre de tous, que nous avons racontée à travers son autorisation de police pour peindre en pantalon, Rosa Bonheur au marché aux chevaux.
Hermès sellier aujourd’hui : des selles cousues main et un CSO sous la verrière du Grand Palais
La sellerie n’est pas un décor patrimonial entretenu pour la communication. La maison fabrique toujours des selles d’obstacle, de dressage et de randonnée, ainsi que des brides et des accessoires d’écurie, avec un principe affiché : une selle, un seul artisan, du premier tracé au dernier point, pour une quarantaine d’heures de travail. La production se fait dans les ateliers du Faubourg-Saint-Honoré et en Normandie, à Louviers. Le détail des gammes et des tarifs est présenté sur notre page consacrée à la sellerie Hermès.
Le lien avec le sport est entretenu par un concours que la maison finance et organise elle-même : le Saut Hermès, créé en 2010 sous la verrière du Grand Palais à Paris, devenu un Jumping International CSI 5 étoiles. L’édition 2026 s’est tenue les 20, 21 et 22 mars. C’est l’un des rares concours de saut d’obstacles au monde qui se dispute en plein centre d’une capitale, dans un monument classé.
Hermès n’est d’ailleurs pas seule sur ce terrain. La sellerie française compte plusieurs maisons nées du même métier et du même geste, dont nous avons raconté le parcours, comme Butet et son héritage de sellier français, et que l’on retrouve dans notre panorama des marques équestres.
Ce que l’on ignore encore de l’histoire du sellier Hermès
Trois zones restent floues, et il est plus honnête de les nommer que de les lisser.
La première concerne la part réelle des selles dans l’activité. Le métier Maroquinerie-Sellerie est le premier contributeur au chiffre d’affaires du groupe, mais il agrège les sacs et la sellerie dans une seule ligne comptable. La part des selles, elle, n’est pas publiée séparément. Elle est, de toute évidence, marginale en valeur.
La deuxième porte sur la fabrication. Les chiffres de quarante heures par selle et d’un artisan unique proviennent de la communication de la maison, reprise par la presse spécialisée. Ils sont cohérents avec ce que l’on observe chez les autres selliers haut de gamme, mais ils ne reposent sur aucun audit indépendant.
La troisième concerne la paternité du haut à courroies. Les sources d’histoire de la maison l’attribuent tantôt à Charles-Émile Hermès, tantôt à ses fils Adolphe et Émile-Maurice, avec des dates qui varient de 1892 au début des années 1900. La fonction du sac, elle, ne fait aucun doute : transporter une selle et des bottes.
Ce que l’histoire du sellier Hermès dit aux cavaliers qui achètent une selle
La leçon n’est pas de rêver devant une vitrine du Faubourg-Saint-Honoré. Elle est technique, et elle vaut pour n’importe quelle selle, à n’importe quel prix.
Tout ce qui fait la valeur d’une sellerie se joue sur trois points vérifiables. Le premier est la couture : cherchez les points sellier là où le cuir travaille, contre-sanglons, quartiers, attaches. Le deuxième est le tannage du cuir : un cuir tanné végétal se patine et se répare, un cuir corrigé craquelle. Le troisième est la réparabilité : un sellier qui reprend ses propres pièces dix ans après vend un objet, pas un consommable.
Ces critères sont exactement ceux que nous appliquons dans notre comparatif des selles d’équitation, dans notre guide d’achat de la selle de cheval, et dans notre sélection des modèles de selle de CSO. Une maison de 1837 qui coud encore à deux aiguilles n’a pas gardé ce geste par nostalgie : elle l’a gardé parce que rien de mieux n’est apparu depuis.
Sources sur Hermès sellier, le harnais parisien et le sac Kelly
Les faits datés de la maison proviennent de la notice Hermès International et des historiques d’entreprise consultés le 26 septembre 2026. Les chiffres des chevaux parisiens viennent de la notice de la Compagnie générale des omnibus. L’histoire de la fermeture à glissière et du sac Bolide est documentée par Sotheby’s, maison qui a également organisé la vente du premier Birkin le 10 juillet 2025. Les données financières sont celles publiées par l’espace investisseurs du groupe. Les dates de l’édition 2026 du concours ont été relevées sur le site officiel du Saut Hermès. Equirider n’est affilié ni à Hermès ni à Sotheby’s.
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